Il y a des albums qui s’installent dans l’écoute comme un paysage. D’autres comme une architecture. Exuvie, le troisième disque de Noémi Büchi, relève d’un autre régime encore : il s’infiltre en nous comme une mue lente. Il ne se contente pas de remplir l’espace ; il le modifie. Il ne raconte pas une transformation, il nous place dans sa chambre d’écho, à l’endroit exact où quelque chose vient de se détacher de nous sans avoir totalement cessé de vibrer. C’est un disque d’après, mais d’un après encore incandescent, encore humide, encore traversé de mémoire.

Le mot même d’exuvie ouvre un seuil. Issu du latin exuviae, il désigne ce qui demeure après la mue : l’enveloppe laissée là par un corps déjà parti ailleurs, une peau ancienne, vide en apparence, mais encore chargée de présence. À partir de cette image, Noémi Büchi ne compose pas un simple album à concept : elle invente un espace sensoriel, une zone de passage où le passé, le présent et la promesse d’un devenir incertain se superposent comme des membranes translucides. Exuvie tient tout entier dans cette suspension. Ce n’est pas le récit d’une renaissance spectaculaire, mais la contemplation troublée de ce qui reste accroché à la paroi du temps quand un être, une pensée ou une sensation ont déjà commencé à changer de forme.
Chez Noémi Büchi, la métamorphose n’a rien d’un motif décoratif. Elle est concrète, organique, presque dermatologique. Ce disque pense avec la peau. Il pense avec les couches, les replis, les retards du corps. Là où l’esprit se persuade qu’il a déjà tourné la page, la chair continue d’absorber, de retenir, de réagir plus tard. Elle garde les marques, les secousses, les caresses fantômes, tout ce qui ne trouve pas immédiatement sa traduction en mots. La peau devient ici bien plus qu’une surface : une archive nerveuse, une mémoire poreuse, un palimpseste sensible. Quand Noémi Büchi dit s’intéresser à la résonance silencieuse de ce qui n’est plus, et pourtant vibre encore, elle résume avec justesse le cœur de son projet. Tout l’album semble chercher cela : non pas le souvenir net, mais sa survivance, son halo, son électricité résiduelle. Musicalement, la compositrice franco-suisse poursuit une recherche singulière à la croisée des structures intergenres, de l’électroacoustique, du geste orchestral et d’une physicalité rythmique toujours en mouvement. Son écriture mêle synthétiseurs analogiques multicouches, textures cristallines, strates spectrales, rugosités plus brutes, répétitions minimales et fractures soudaines. Mais cette description technique reste encore insuffisante, tant rien ici ne relève de l’exercice de style. Les pièces de Exuvie ne cherchent pas à exhiber leur sophistication ; elles construisent un théâtre intérieur où les matériaux sonores respirent, se froissent, se dédoublent, se déforment, se contractent puis reviennent autrement.
À plusieurs reprises, on croit percevoir des souvenirs culturels rendus à l’état de matière flottante : un reflet de bande originale de jeu vidéo, une rémanence d’anime, une pulsation venue du hip-hop, un souffle de romantisme tardif, parfois même une forme presque pop vue à travers la buée. Mais ces éléments n’apparaissent jamais comme des citations. Ils sont déjà digérés, déplacés, transfigurés. Noémi Büchi n’empile pas les influences : elle les fait muer. Elle en retire les contours les plus reconnaissables pour n’en conserver qu’une charge affective, une couleur psychique, une densité intime. C’est l’une des grandes réussites de l’album : transformer une mémoire musicale collective en substance profondément personnelle, presque somatique. Cette alchimie donne à Exuvie une qualité rare : celle d’une œuvre qui se touche presque autant qu’elle s’écoute. Certaines textures ont la froideur du verre fumé, d’autres la viscosité d’une peau liquide, d’autres encore semblent faites de cendre lumineuse ou de soie nerveuse. Par moments, des battements très simples jouent le rôle d’un pouls obstiné qui nous rattache au corps ; puis ce socle se fissure, se trouble, se laisse envahir par des nappes ambiguës et des lignes qui s’effondrent en silence comme des architectures de mémoire. Noémi Büchi possède cet art rare de laisser la forme respirer jusque dans sa propre désagrégation. Elle ne craint ni le vide, ni l’éclipse, ni le tremblement. Au contraire, elle fait de l’inachevé une intensité.
Les titres du disque prolongent cette dramaturgie du pli et de la survivance : I was almost there, after the fold, beneath form, a divided surface, dislocated bodies, structure undone, jusqu’à la mue. Chacun agit comme un fragment de phrase retrouvé dans une chambre intérieure, la légende incomplète d’une image qui se dérobe. On y entend déjà une poétique du seuil, du corps déplacé, de la surface divisée. L’univers visuel qui entoure Exuvie renforce encore cette puissance imaginogène. On y devine des parentés de climat avec Francis Bacon, David Lynch, Almodóvar ou Dalí : non pas un jeu de références appuyées, mais des voisinages d’atmosphère, des intensités cousines. Dans le prolongement scénique de l’album, la danseuse Rebeka Mondovics fait du corps une archive vivante, tandis que les images de Brigitte Faessler tissent un monde poreux entre réel et hallucination douce. Son, geste et lumière y deviennent trois états d’une même métamorphose.
Mais même sans sa dimension audiovisuelle, Exuvie suffit à ouvrir des paysages intérieurs d’une rare intensité. C’est là l’une de ses grandes forces : cet album ne plaque pas des visions sur l’auditeur, il les réveille. Il ne dit pas regarde ceci, il murmure plutôt : souviens-toi de ce que tu n’as pas encore formulé. Peu à peu, l’écoute devient une traversée de chambres mentales, de clairières opaques, de surfaces miroitantes où la chair, le souvenir et le minéral semblent hésiter à se séparer. Rarement une musique contemporaine aura articulé avec une telle justesse sophistication formelle et abandon sensoriel. Il y a chez Noémi Büchi de la rigueur, mais jamais de raideur ; de la complexité, mais jamais de froideur ; de l’accessibilité, mais jamais de concession.
Avec Exuvie, Noémi Büchi atteint un point de densité remarquable. C’est un disque qui ne se livre pas tout entier d’emblée, mais qui ne cultive pas non plus l’opacité pour elle-même. Il attire par ses lumières obliques, ses pulsations retenues, ses fractures délicates, puis agit plus profondément, comme une encre lente. Après l’écoute, quelque chose demeure. Pas un motif que l’on fredonne, ni une formule que l’on cite, mais une altération subtile du dedans. Comme si la musique avait déposé sur notre propre mémoire une nouvelle peau de résonance. Et c’est peut-être cela, la réussite la plus précieuse de Exuvie : faire de l’après un lieu fertile. Là où tant d’œuvres décrivent ce qui suit la rupture comme un manque ou un résidu, Noémi Büchi en fait un territoire vibrant. Une zone de survivance, certes, mais traversée de promesses. Une peau désertée, mais encore chaude du passage. Un espace où l’absence n’est jamais pure absence, où le vide n’est jamais vide, où ce qui n’est plus continue, mystérieusement, de chanter sous une autre forme.
En programmation dans Solénoïde – Blender Session 72, émission des musiques imaginogènes diffusée sur 30 radios/50 antennes FM-DAB !
Noémi Büchi est une compositrice et artiste sonore franco-suisse qui façonne des paysages musicaux à la fois sensibles, mouvants et intensément incarnés. À la croisée de l’électroacoustique, du geste orchestral et des rythmes texturés, elle développe un univers singulier où l’abstraction garde toujours un pouls, une peau, une mémoire. Entre Bâle, Zurich et Paris, elle poursuit une œuvre immersive et transversale, pensée autant pour l’écoute que pour l’espace, le corps et l’image.

