Une pop qui refuse de marcher droit
Il y a chez RIEN FAIRE un art très particulier de décaler la chanson sans jamais la casser. Le Défilé ne cherche ni la prouesse ni la démonstration. Il préfère les glissements, les pas de côté, les bifurcations discrètes. Le trio continue ainsi de tracer sa voie dans une scène francophone émergente où peu de groupes parviennent à tenir ensemble autant de contraires : rudesse et délicatesse, sophistication et naïveté, immédiateté pop et goût du déséquilibre.
Le résultat est saisissant. Ces chansons accrochent sans jamais s’installer trop confortablement. Elles gardent du relief, des angles, des aspérités. Elles donnent parfois l’impression d’avoir été écrites avec trois bouts de ficelle, une intuition fulgurante et un sens aigu de la mise en tension. Mais derrière cette économie de moyens, tout est pensé : l’écriture, les ruptures, les textures, les déplacements de voix, les petits accidents qui empêchent la forme de se refermer.
Tracklist
Le Défilé | Mars 2026
- Le chanteur — 04:32
- Bol de chips — 04:42
- Fermer la porte — 04:02
- La nuit — 04:39
- Explosion — 05:54
- Point faible — 04:16
- Le défilé — 05:17
Le quotidien comme théâtre de l’étrange
Dès les titres, RIEN FAIRE pose son décor : Le chanteur, Bol de chips, Fermer la porte, La nuit, Explosion, Point faible, Le défilé. Des mots simples, presque domestiques, parfois dérisoires, qui deviennent entre leurs mains des portes d’entrée vers autre chose. Chez eux, le banal n’est jamais banal. Il tremble, dérape, se charge d’une absurdité légère ou d’une inquiétude flottante.
C’est sans doute l’une des grandes forces du groupe : savoir faire entrer l’étrangeté dans des formes très accessibles. Une phrase anodine peut soudain ouvrir un paysage mental. Une mélodie douce peut laisser passer un courant d’air plus sombre. Une rythmique brinquebalante peut devenir irrésistiblement dansante. RIEN FAIRE excelle dans cette alchimie rare où la chanson devient miniature surréaliste, petite scène de théâtre intérieur, drôle d’objet pop traversé par quelque chose de plus profond que son apparente désinvolture.
Sophistication brute, grâce cabossée
Depuis ses débuts, le trio travaille une matière singulière : une pop d’orfèvre qui n’a jamais peur de garder les mains sales. On retrouve ici ce qui faisait déjà le prix des deux précédents albums : une économie de moyens revendiquée, un goût pour les contrastes, une manière de faire exister chaque élément sans le dissoudre dans un ensemble trop poli.
La basse glisse et s’échappe. Les claviers ajoutent des couleurs instables, tantôt tendres, tantôt presque enfantines, tantôt plus acides. La batterie ne sert pas seulement d’ossature : elle relance, coupe, décale, redistribue les appuis. Et puis il y a ces voix partagées, jamais hiérarchisées, qui donnent aux morceaux une allure de conversation oblique, de petit chœur inquiet ou goguenard.
Cette musique tient sur un fil, mais elle ne vacille jamais gratuitement. RIEN FAIRE ne pratique pas l’étrange comme un style ; il en fait une respiration naturelle. C’est là toute sa singularité.
Une musique qui ne cherche pas l’exploit technique ni l’effet de laboratoire, mais le point précis où l’étrangeté devient naturelle.
Un disque qui sourit au bord du gouffre
On sent dans Le Défilé un léger parfum d’apocalypse, ou plus exactement une conscience aiguë du désordre contemporain. Mais le groupe refuse le ton grave et solennel. Il préfère l’humour, le décalage, la torsion légère. Un sourire, oui, mais un sourire qui sait très bien où il se trouve.
Cette façon d’éclairer l’abîme sans le nier donne au disque une tonalité précieuse. RIEN FAIRE ne choisit ni la noirceur écrasante ni la légèreté vide. Le trio tient ensemble les deux mouvements. Il y a de la fantaisie ici, mais jamais d’innocence béate. Il y a des refrains qui s’attrapent vite, mais qui laissent derrière eux une drôle de traîne. Il y a des chansons qui paraissent presque simples, jusqu’au moment où elles basculent ailleurs.
Un troisième album qui approfondit la faille
Le premier album, paru en 2020, imposait déjà un objet hérétique, dada, traversé de bruit, de poésie et de contrastes radicaux. Peuple, en 2023, affinait cette formule en l’emmenant vers une forme de pop rêche et gracile, faite de poèmes surréalistes, de mélodies faussement naïves et de tensions très finement dosées.
Avec Le Défilé, RIEN FAIRE ne change pas de cap : il gagne en assurance dans sa manière d’habiter sa propre étrangeté. Le groupe semble plus libre encore, plus net dans ses déséquilibres, plus précis dans sa façon de faire cohabiter l’accroche mélodique et l’instabilité formelle. Ce n’est pas un album de synthèse. C’est un album d’approfondissement. Il creuse plus loin la même veine, avec davantage d’aisance et de mordant.
- Discographie
2020 — Rien Faire
2023 — Peuple
2026 — Le Défilé
Une procession de formes vives
La pochette dit d’ailleurs très bien ce que l’on entend : un foisonnement de figures, de griffonnages, de créatures hybrides, de couleurs franches, de lignes nerveuses. Un carnaval muté. Une fresque pleine de vie et de désordre. Quelque chose entre le dessin d’enfant halluciné, le patchwork dada et la parade post-pop.
Le Défilé porte bien son nom, mais il ne s’agit pas ici d’un défilé discipliné. Rien n’avance au pas. Tout serpente, déborde, se déhanche, surgit là où on ne l’attend pas. Et c’est précisément ce qui rend le disque si attachant : cette impression qu’il invente ses propres règles à mesure qu’il avance, sans jamais perdre le sens de la chanson.
RIEN FAIRE, ou l’art d’inventer des danses tordues
Certains chercheront des points de comparaison. On pourra citer Brian Eno, Devo, Ween, Talking Heads, Broadcast, voire Philippe Katerine pour le goût du décalage. Mais RIEN FAIRE échappe vite au jeu des références. Parce que ce trio ne cherche pas à ressembler. Il cherche à faire exister un langage.
Un langage où la pop reste possible, mais jamais docile. Où le bizarre n’est pas un vernis, mais une méthode douce pour déplacer le réel. Où les chansons ressemblent à des petits mondes autonomes, à la fois ludiques, précis, grinçants et tendres.
Avec Le Défilé, RIEN FAIRE signe un disque qui ne fait pas semblant d’être libre. Il l’est. Et dans un paysage souvent saturé de formats attendus, cette liberté-là a quelque chose de réjouissant.
Line-up
Alice Perret — claviers, chant
Lucas Hercberg — basse, big guitar, chant
Corentin Quemener — batterie, chant
Invité :
Aloïs Benoit — trombone sur Fermer la porte
― Dur et Doux — Lyon · collectif de musiciens, un label et une structure de production qui loue l’amplification et l’atypique.
A propos de RIEN FAIRE
Trio d’origine lyonnaise, RIEN FAIRE développe depuis 2020 une musique difficile à ranger, mais immédiatement reconnaissable. Entre chanson expérimentale, pop oblique, rock dada et poésie du quotidien, le groupe construit un univers où les mélodies les plus simples peuvent soudain se fendre, se tordre, se charger d’humour ou d’inquiétude. Une manière très personnelle d’écrire des chansons françaises imprévisibles, sans maniérisme, avec une liberté de ton devenue rare.



