Le luthiste le plus spectral de la planète signe un disque de désert, de deuil et de lumière noire
Une musique ancienne pour des ténèbres très contemporaines
Sur la pochette, Jozef Van Wissem apparaît comme une silhouette descendue d’un western funéraire : chapeau noir, visage mangé par l’ombre, décor urbain flouté derrière lui comme un vieux rêve mal fixé. Rien de décoratif ici. L’image annonce le disque : This Is My Blood avance dans un noir et blanc granuleux, avec la lenteur d’une procession, la sécheresse d’un désert et la tension d’un rituel dont on aurait oublié la langue.
Le nouvel album s’ouvre et se referme sur deux pièces au luth à coulisse, “What The Eternal Beginning Is” et “What The Eternal End Is”. Deux seuils, deux mirages. Entre les deux, Van Wissem ne raconte pas une histoire : il trace un cercle. Sa musique semble moins se dérouler dans le temps que se consumer dans l’espace, scintillant au loin comme une chapelle abandonnée au bord d’une route brûlante.
Un disque ascétique et brûlant, où chaque corde semble tirer un fil entre deuil, rituel et hallucination.
Maquina : naissance d’un désert intérieur
Plusieurs pièces de l’album trouvent leur origine dans des improvisations conçues pour Maquina, film psychédélique de Joaquim Pujol tourné dans le désert du Colorado. Cette matrice cinématographique infuse tout le disque. On n’écoute pas seulement des morceaux : on voit des plans fixes, des horizons vibrants, des silhouettes qui disparaissent dans la lumière.
Van Wissem explore ici une patience nouvelle. Les motifs se répètent, non pour tourner en rond, mais pour creuser. Chaque corde devient une pelle miniature dans la mémoire. Les notes reviennent comme des pas dans le sable, presque identiques, jamais tout à fait les mêmes. La répétition prend alors une valeur dévotionnelle : elle ne cherche pas l’effet, elle insiste, elle veille, elle ronge doucement la surface du réel.
Tracklist
This Is My Blood | Mai 2026
- 1. What The Eternal Beginning Is — 06:01
- 2. Praise Shall Sound From Shore To Shore Untill The Sun Shall Rise And Set No More — 09:02
- 3. Concerning Our Saviours Silence — 07:02
- 4. How You Must Enter Into Suffering — 07:06
- 5. Remission — 04:27
- 6. All You Do All You Bare — 02:25
- 7. What The Eternal End Is — 04:12
Ici, la répétition n’est pas un motif : c’est une dévotion.
Une obscurité sans théâtre
Chez d’autres, cette imagerie pourrait verser dans le gothique de façade. Chez Van Wissem, l’obscurité n’a rien d’un costume. Elle est intime, sèche, contenue. Elle circule dans les interstices : entre une note et son écho, entre une mélodie ancienne et une réverbération moderne, entre le silence d’un sauveur et la parole impossible du deuil.
Des titres comme “Concerning Our Saviours Silence” ou “How You Must Enter Into Suffering” portent cette gravité quasi liturgique. Pourtant, This Is My Blood n’est pas un disque religieux au sens illustratif du terme. Il travaille plutôt la foi comme une matière sonore : une tension, une absence, une brûlure. Le sacré y apparaît sans vitrail, sans dorure, comme une poussière dans la gorge.
- ANECDOTE : Le luth dans le désert
Deux pièces majeures de This Is My Blood ont été improvisées pour Maquina, un film psychédélique tourné dans le désert du Colorado par le cinéaste Joaquim Pujol. Ce contexte irrigue tout l’album : on n’y entend pas seulement un luth, mais une sorte de boussole mystique plantée dans le sable, entre hallucination minérale et rituel funéraire. Comme si la musique avait été enregistrée non pas en studio, mais à l’intérieur d’un mirage.
Remission : la voix comme apparition
L’album ne compte qu’une seule pièce vocale : “Remission”. Et c’est précisément cette rareté qui lui donne sa force. Après des plages instrumentales où le luth semble parler une langue plus ancienne que les ruines, la voix surgit comme un corps dans une pièce vide.
Elle ne rompt pas le sortilège ; elle l’épaissit. On dirait une confession passée par un magnétophone enseveli, une prière qui aurait perdu son destinataire mais pas son urgence. Dans ce disque où tout semble retenu, suspendu, presque minéral, “Remission” agit comme une fissure : brève, humaine, irréparable.
Un luth baroque résolument futuriste
Jozef Van Wissem a depuis longtemps arraché le luth à la vitrine patrimoniale. Formé à New York auprès de Patrick O’Brien, nourri des formes de la Renaissance et du Baroque, il a aussi absorbé l’âpreté de la no wave, les tensions industrielles, les drones, l’électronique et les enregistrements de terrain. Son instrument n’est pas un passeport pour le passé : c’est une machine paradoxale, capable de convoquer les siècles tout en regardant les ruines de demain.
Ce paradoxe explique sans doute la singularité de son parcours : collaborations avec Jim Jarmusch, musique primée pour Only Lovers Left Alive, compositions pour Les Sims Medieval, Irma Vep, Queens ou Un Prince, relecture de Nosferatu pour la Cinémathèque française, compagnonnages avec des figures comme Tilda Swinton ou Zola Jesus. Van Wissem circule entre festivals rock, églises, cinémathèques et marges expérimentales avec la même évidence sombre : partout, il installe son luth noir comme un astre froid.
A propos de Jozef Van Wissem
Compositeur et luthiste d’avant-garde, Jozef Van Wissem a fait du luth un instrument radicalement contemporain. Formé à New York dans les années 1990, il puise dans les formes anciennes de la Renaissance et du Baroque tout en les contaminant par le minimalisme, les drones, l’électronique, les bruits de terrain et l’héritage des scènes no wave et industrielle. Son jeu, reconnaissable entre tous, ne cherche jamais la reconstitution historique : il ouvre plutôt des passages entre le sacré, le gothique, l’expérimental et l’intime. Chez lui, le luth n’est pas un objet de musée ; c’est une chambre noire, une lampe funèbre, un futur archaïque.
Verdict solénoïdal
This Is My Blood n’est pas un disque qui se consomme : il se veille. Il demande de ralentir, de laisser les cordes travailler sous la peau, d’accepter que la beauté puisse être sèche, obscure, presque dangereuse. Jozef Van Wissem y confirme une évidence : le luth n’est pas un instrument ancien. C’est un animal nocturne qui a simplement attendu son heure pour traverser le désert.
Publié par Incunabulum Records, le propre label de Jozef Van Wissem, This Is My Blood s’inscrit dans une œuvre où l’indépendance n’est pas seulement économique, mais esthétique. Le label porte bien son nom : comme un incunable sonore, il semble imprimer des musiques d’avant l’électricité avec une encre venue d’après la fin du monde.
― Incunabulum Records – label fondé par Jozef Van Wissem, cultive une esthétique indépendante, mystique et hors du temps, entre archives imaginaires, luth noir et visions contemporaines.



