Sept traversées pour flûte seule, entre chair du souffle et mirage sonore
Une mer intérieure, un souffle mis à nu
La pochette donne déjà la température du voyage : une plage en noir et blanc, une houle pâle, un horizon lavé de silence. Brisk avance exactement ainsi. Non pas comme un disque démonstratif, mais comme une approche lente, presque tactile, d’un rivage sonore où chaque vague semble être une respiration devenue musique.
Au cœur de l’album réside en effet un élément aussi simple qu’inépuisable : le souffle. Chez Juli Deák, il n’est pas un simple moyen de produire des notes ; il devient matière, pulsation, présence. Grâce à une prise de son rapprochée et à l’amplification de la respiration nasale, l’auditeur ne se tient plus face à une interprète, mais presque à ses côtés. On entend la colonne d’air, l’effort, l’élan, les frottements intimes du corps avec l’instrument. Cette proximité change tout : la flûte cesse d’être seulement lyrique, elle devient charnelle.
Le souffle comme matière vivante, entre vertige physique et poésie organique
- ANECDOTE : Quand la flûte cesse d’être aérienne
On associe souvent la flûte à quelque chose de léger, céleste, presque décoratif. Brisk prend exactement le contrepied de cet imaginaire : ici, l’instrument ne flotte pas au-dessus du sol, il racle, pulse, halète, insiste. C’est sans doute l’un des charmes les plus singuliers du disque : faire entendre la flûte non comme un oiseau, mais comme un corps — avec son souffle, ses angles, sa fatigue, sa beauté rugueuse.
Une flûte qui se démultiplie
Ce qui frappe dans Brisk, c’est la manière dont Juli Deák fait exploser l’image policée de la flûte classique. Sursoufflage, harmoniques, sons de vent, déviations de hauteur, instabilités assumées, cliquetis des clés : tout ce qui serait d’ordinaire masqué ou corrigé est ici mis en pleine lumière. Non pour provoquer, mais pour rendre à l’instrument sa vérité la plus humaine.
À force de superpositions techniques et de respiration circulaire, la flûte solo semble parfois se transformer en petit ensemble à elle seule. On croit entendre plusieurs voix, des lignes qui se poursuivent, se heurtent, s’enroulent. Le phénomène a quelque chose d’impossible et pourtant tout est là, brut, tenu par une seule musicienne. Le titre Brisk renvoie d’ailleurs autant à cette continuité du souffle qu’à la dimension organique du projet : une musique qui ne coupe pas, qui persiste, qui avance par flux.
Tracklist
BRISK | Avril 2026
- Brisk - 04:05
- Depict - 06:43
- Stream - 05:46
- Trace - 06:25
- Contact - 06:57
- Float - 04:16
- Tamed - 05:00
Sept pièces comme sept états de présence
Né en 2021 sous la forme d’idées fragmentaires, le projet a trouvé sa véritable nécessité au contact du public. Les premières performances ont joué un rôle décisif : c’est face aux auditeurs que ces esquisses ont commencé à révéler leur sens, jusqu’à devenir ce premier album en sept titres. On y traverse “Brisk”, “Depict”, “Steam”, “Trace”, “Contact”, “Float” et “Tamed” comme on passerait d’un état respiratoire à un autre.
Chaque pièce semble travailler une tension singulière : l’élan, l’endurance, la suspension, la friction, la caresse, l’épuisement parfois. “Tamed”, sélectionnée pour le festival Ung Nordisk Musik 2025, en est un bel exemple : une musique qui ne dompte rien vraiment, mais qui apprivoise l’instable et lui donne forme. Deák y dépeint une humanité vibrante, imparfaite, mouvante et c’est précisément cette part non lisse qui rend Brisk si captivant.
Une église, des prises uniques, aucune retouche
La plupart des morceaux ont été enregistrés au printemps 2025 à l’église de l’Immaculée Conception de Budapest ; “Depict” et “Trace” l’ont été au même endroit le 2 janvier 2026. Ce cadre n’est pas un simple décor acoustique : il offre à la musique une profondeur presque minérale, une réverbération qui allonge les gestes et laisse les notes flotter comme de la buée dans une nef froide.
Plus remarquable encore : tous les enregistrements sont des prises uniques, sans aucun ajout. Cette absence de retouche renforce la dimension performative du disque. On entend une musicienne aux prises avec ses propres limites physiques, mais aussi avec leur dépassement. Brisk n’est pas un album d’atelier : c’est un corps en action, une concentration, un risque.
A propos de Juli Deák
Née en 2000, Juli Deák appartient à cette jeune génération d’artistes qui travaillent la matière sonore avec une concentration rare. Flûtiste et saxophoniste, elle fait dialoguer musique classique, contemporaine, jazz et influences folk. Son projet solo, The Breathing Project, explore depuis plusieurs années la respiration circulaire, les sons du souffle, le chant dans le jeu instrumental et les possibilités percussives de la flûte.
Elle a collaboré avec Konstmusik-systrar, KammarensembleN JazzaJ et l’ensemble VENI, et s’est produite dans des festivals comme Norbergfestival, Ung Nordisk Musik, Vill Vill Vest et MENT Ljubljana. Son autre projet, Haldamas x Hulajdusza, témoigne lui aussi de ce goût du croisement entre écriture, improvisation et tradition.
A propos du label et Crédits
Fondé en 2016 à Stockholm, Thanatosis défend une ligne expérimentale exigeante, souvent minimaliste, intimiste et attentive aux états de lenteur, de tension sourde et d’écoute profonde. Un écrin idéal pour accueillir cet album de souffle et de présence.
Tous les morceaux sont composés et interprétés par Juli Deák.
Enregistrement, mixage et mastering : Ádám Gyöngyösi
Enregistré à l’église de l’Immaculée Conception de Budapest les 14 avril 2025 et 2 janvier 2026.
Production exécutive : Alex Zethson
― Thanatosis – Stockholmn · label indépendant dédié aux musiques expérimentales, minimales et introspectives, avec un goût marqué pour les formes lentes, sombres et immersives.



