Avec Mind Is That Sky My Goth, Christophe Bailleau O’Farrell signe un disque-fracture, entre électroacoustique accidentée, fièvre intérieure et cérémonie de guérison bruitiste.
Un météore gothique dans les circuits
Il y a des disques qui se posent sur la platine comme des objets identifiés. Et puis il y a Mind Is That Sky My Goth, qui semble plutôt avoir chuté d’une orbite instable : sphère de métal organique, casque lunaire fissuré, relique futuriste abandonnée sur une piste glacée. L’image de pochette dit déjà beaucoup : quelque chose a traversé l’atmosphère, quelque chose a brûlé, cogné, survécu.
Composé dans un contexte personnel lourd, entre maladie chronique, fatigue extrême, anxiété et opérations à venir, ce nouvel album de Christophe Bailleau O’Farrell ne cherche pas à dissimuler ses fractures. Il les amplifie, les sculpte, les connecte à des câbles, les fait parler en langues électriques. Ici, la musique ne soigne pas en lissant les angles : elle soigne en laissant les angles exister.
Ici, la guérison ne calme pas la tempête : elle apprend à naviguer dedans.
Une mécanique de l’urgence et de la bifurcation
Dès “Gravemaster”, le disque ouvre une trappe. On y tombe sans mode d’emploi, dans un cut-up mutant où les sons semblent changer d’état à chaque seconde : froissements, basses disloquées, impulsions sèches, voix revenantes, matières rongées. Bailleau O’Farrell ne compose pas une architecture stable ; il organise une série d’accidents lucides.
“Cubic KUBRICK” poursuit cette logique de couloir mental : géométrie froide, angles morts, cinéma intérieur, impressions de laboratoire traversé par des ombres. L’album fonctionne comme une suite de chambres sous tension, chacune dotée de sa température, de ses parasites, de ses fantômes. Rien ne s’installe vraiment. Tout dévie, bifurque, trébuche, se relève.
Avec “The Gothell Codex (Impérial)”, l’influence gothique cesse d’être une couleur pour devenir un climat : non pas une esthétique de façade, mais une manière de faire résonner la mort, l’accident, la peur, la fièvre et l’espérance dans une même carcasse sonore. Ce gothique-là n’a pas besoin de chandeliers : il habite les circuits imprimés.
Tracklist
Mind Is That Sky My Goth | 29 mai 2026
- 1. Gravemaster — 03:05
- 2. Cubic KUBRICK — 02:50
- 3. The Gothell Codex (Impérial) — 05:37
- 4. Bummy Gamber — 02:13
- 5. Capu Colibri — 03:14
- 6. Antic psychosis / now to end — 03:33
- 7. The endnot : Céleste — 07:41
- 8. WTF - old reaction — 02:47
- 9. Postbass Phase III (guérison) — 10:09
- 10. Tergiverse — 04:04 (bonus sur la version numérique)
Christophe Bailleau O’Farrell transforme la fièvre en langage, la fracture en boussole, l’accident en rituel de survie.
Acousmatique cabossée, électro hantée
Christophe Bailleau O’Farrell manipule ici programmation, synthétiseurs, voix, basse, sampling, flûte et piano comme autant de fragments d’un organisme sous surveillance. À ses côtés apparaissent notamment Dan Hett à la basse, Meg Longhall à la voix, Julien Ash au synthé sur “Postbass Phase III (guérison)”, Billy Hasni au larsen, sans oublier les présences plus spectrales de A Limb et Philippe Franck.
Le résultat échappe aux cases commodes. On pense parfois à une électroacoustique qui aurait dormi dans un garage humide, à une noise de chambre, à une musique concrète passée par un rêve de science-fiction dépressif. Mais le disque refuse surtout le confort du genre. Il préfère la collision : le râpeux contre le céleste, le grotesque contre le tragique, le mécanique contre le fragile.
Guérison sans anesthésie
Le cœur de l’album bat peut-être dans cette tension : comment transformer la panne en propulsion ? Les titres le disent à leur manière : “Antic psychosis / now to end”, “WTF – old reaction”. On avance parmi des signaux contrariés, des décharges nerveuses, des morceaux qui semblent parfois vouloir quitter leur propre peau.
Et pourtant, au milieu de cette densité, une forme de lumière insiste. Pas une lumière douce ou décorative : plutôt une phosphorescence d’après-coup, la clarté étrange des choses qui ont résisté. “Postbass Phase III (guérison)”, véritable sortie de sas, ne ferme pas le disque : il le laisse en suspension, comme si la conclusion refusait encore de conclure. La guérison, ici, n’est pas un retour à l’ordre. C’est une nouvelle manière d’habiter le désordre.
- ANECDOTE : Les sons qui pansent, les sons qui mordent
Le plus troublant, ici, tient peut-être dans cette phrase associée à l’album : « Prenez soin des sons : ils prennent soin de vous. » Tout Mind Is That Sky My Goth semble tenir dans cette inversion. Les sons ne sont plus de simples matériaux : ils deviennent des présences de secours, des pansements abrasifs, des créatures bancales capables de nous raccompagner depuis les zones les plus accidentées du dedans.
A propos de Christophe Bailleau O’Farrell
Né en France et installé en Belgique depuis plus de trente ans, Christophe Bailleau O’Farrell compose une musique où l’électronique dialogue avec les instruments acoustiques, les bruits, l’attente, le silence et la tension. Il filme, écrit, dessine, réalise des installations sonores et accompagne régulièrement ses performances de films non narratifs. Son travail a paru notamment chez Mahorka, Optical Sound, Transonic et Lotophagus Records.
À propos du label et de cette nouveauté
Fondé à Achères en 2021, Lotophagus Records trace une voie rare dans les marges fécondes de l’expérimentation sonore. Ambient, drone, noise, électroacoustique, field recordings, poésie déclamée ou rock déviant : le label avance sans barrières esthétiques, avec une éthique limpide : prix libre, accès ouvert, reversement intégral des ventes digitales aux artistes.
Avec Mind Is That Sky My Goth, publié en digital et en CD, Lotophagus accueille une nouvelle pièce majeure de Christophe Bailleau O’Farrell, déjà présent dans son catalogue avec CHUVA ORBITAL : Armadillo Time. Cette fois, le label lui laisse carte blanche pour façonner un disque fiévreux, accidenté, profondément personnel : une œuvre où les machines semblent respirer de travers, où l’électronique croise les fantômes gothiques, et où chaque fracture sonore devient une tentative de survie.
― Album pour oreilles aimantées par : acousmatique accidentée, électro expérimentale, noise habitée, gothique mental, musique concrète en état de fièvre.



