Paru le 7 août 2026 chez Mahorka, le disque succède à When The Waters Refused Our History (On The Corner Records, 2021) et réunit six compositions originales et six remixes. Écrit, arrangé et produit entre 2024 et 2026 à Philadelphie, il pousse plus loin une esthétique faite d’instruments folkloriques d’Inde du Sud, de percussions électroniques, de synthétiseurs sombres, de drones et de textures industrielles.
La tradition passée au spectrographe
Le concept central du disque tient dans un mot : resynthèse. En traitement sonore, la technique consiste à analyser un son, à le décomposer en éléments fondamentaux, puis à le reconstruire. Momin en fait une métaphore culturelle. Plutôt que de considérer la tradition comme un bloc sacré, il l’aborde comme une matière active : démontable, transmissible, altérable, donc encore capable de produire du présent.
Chez Sunken Cages, la boîte à rythmes ne cherche donc pas à imiter une batterie acoustique. Elle devient un atelier de mutation. Tambours folkloriques d’Inde du Sud, pratiques percussives rares et conception sonore électronique servent à fabriquer des kits qui n’existent dans aucune tradition préétablie. Préserver n’implique plus d’immobiliser.
Sunken Cages ne mélange pas les mondes : il les rend poreux jusqu’à ce qu’un nouveau rythme apparaisse entre eux.
Tracklist
Neram Pularumbol (As The Dawn Breaks) | 7 aout 2026
- 1. Kerala - 04:18
- 2. Elephant Dance - 04:46
- 3. Idakka - 04:07
- 4. Darantee (with Kuza) - 04:10
- 5. Athiraavile (with Rani Jambak) - 03:21
- 6. Idakka (Kush Arora Rework) - 04:01
- 7. Drum and Flowers - 03:58
- 8. Kerala (Masma Dream World Remix) - 05:28
- 9. Drum and Flowers (Weldroid Remix) - 04:15
- 10. Drum and Flowers (Lila Tirando a Violeta Remix) - 03:34
- 11. Drum and Flowers (El Kontessa Remix) - 03:16
- 12. Kerala (Moki Mcfly Remix) - 04:37
Six pièces, puis six miroirs déformants
« Kerala » ouvre le disque comme une procession traversant un tunnel de basses : trompes de temple, grosses caisses, tavil, nappes amples et synthétiseurs percussifs surgissent d’un paysage cérémoniel soumis à une pression numérique. « Elephant Dance » accélère l’étrangeté : matière acoustique ralentie comme un vinyle qui s’effondre, cliquetis rapides, grondements de moteur, arpèges furtifs et voix méconnaissable.
« Idakka » poursuit l’architecture avec ses percussions métalliques et ses synthétiseurs bondissants. Sur « Darantee », Kuza, chanteuse sud-africaine formée classiquement, voit sa voix absorbée par le rythme, pont spectral entre aria et Gqom. Puis « Athiraavile » ouvre une brèche avec Rani Jambak : son chant suspend la mécanique et la fait basculer vers l’incantation.
« Drum and Flowers », enfin, résume presque la méthode Sunken Cages : le battement et l’éclosion, l’impact et la couleur. Ses synthétiseurs, accordés selon des échelles inhabituelles pour l’oreille occidentale habituée au tempérament égal, donnent l’impression que le sol tonal lui-même se dérobe.
Sunken Cages en pleine pulsation lors du festival Pique à Ottawa, dernière étape d’une tournée canadienne nourrie d’électronique hybride et de rythmes en mouvement. Derrière les baguettes de Ravish Momin, la scène devient un laboratoire incandescent où percussion live, boucles et traitements numériques se percutent.
Chez Sunken Cages, la tradition n’est pas derrière nous : elle est une matière encore inachevée.
Le remix comme seconde aurore
La seconde moitié n’est pas un appendice : c’est une contrelecture collective. Kush Arora propulse « Idakka » vers un footwork abrasif, voisin de 170 BPM. Masma Dream World transforme « Kerala » en scène cinématographique inquiétante. Weldroid pixellise « Drum and Flowers » à coups de bitcrush ; Lila Tirando a Violeta y découvre une ligne de basse cachée et bifurque vers un groove jazz-jungle traversé par des bruits urbains. El Kontessa travaille les hauteurs de percussion, tandis que Moki McFly clôt l’album dans une poussée free-jazz : cymbales, cloches, roulements et guimbarde métallique.
Ce faisceau de relectures venues d’Uruguay, du Gabon/États-Unis, d’Égypte, de Hongrie/Suède ou des Philippines ne fabrique pas un catalogue de « couleurs du monde ». Il met la musique en circulation. Chaque remix agit comme une géographie possible.
Ravish Momin : le rythme comme territoire mobile
Né en Inde et basé à New York, Ravish Momin a étudié auprès du batteur Andrew Cyrille. Son parcours traverse jazz, improvisation, pop et électronique : Kalaparush Maurice McIntyre, Shakira, Tarana, Turning Jewels Into Water avec Val Jeanty, dragonchild, Zelzeleh, mais aussi Phelimuncasi, Maria Valencia ou Kush Arora. Il a également remixé Depeche Mode.
Sur scène, la logique devient presque rituelle : boucles superposées en temps réel, improvisation, traitement du signal et transe percussive. Cette posture se prolonge dans son travail pédagogique et ses résidences universitaires, où il agit comme catalyseur entre disciplines.
Neram Pularumbol (As The Dawn Breaks) matérialise jusque dans son édition physique la chaleur tellurique de Sunken Cages : peaux, gestes et pulsations baignés d’orange incandescent. Un objet-disque à l’image de sa musique, où la tradition percussive devient matière à transformer plutôt qu’héritage à figer.
À l’aube, rien n’est encore fixé
Neram Pularumbol ne cherche pas à résoudre les tensions entre héritage et futur, acoustique et numérique, rituel et club. Il préfère les maintenir ouvertes, vibrantes. C’est là que le disque devient passionnant : dans cet instant où une forme ancienne n’est plus tout à fait ce qu’elle était, sans que sa prochaine incarnation soit encore stabilisée.
L’aube de Sunken Cages n’annonce donc pas un jour tranquille. Elle révèle un monde dont les contours se recomposent à chaque frappe.
- ANECDOTE : L’artiste comme passeur
Momin est également pédagogue et organisateur. Son engagement en faveur de modèles de tournée plus soutenables pour les artistes issus de milieux populaires, jusqu’à partager des outils permettant d’en évaluer la viabilité économique, révèle la même philosophie que sa musique : transmettre, connecter, rendre possibles d’autres circulations.
A propos de Sunken Cages
Sunken Cages est le laboratoire solo dans lequel Ravish Momin repense le rapport entre percussion et électronique. Plutôt que d’utiliser la machine pour imiter la batterie, il construit ses architectures rythmiques à partir de tambours et de traditions percussives d’Inde du Sud, qu’il transforme par l’échantillonnage, le bouclage, la synthèse et le traitement numérique.
Sa musique refuse ainsi les catégories trop confortables de « fusion » ou de « world electronic ». Elle fonctionne davantage comme un espace de mutation : des héritages rythmiques y sont démontés, déplacés puis recomposés dans des formes parfois abrasives, parfois dansantes, souvent imprévisibles. Sunken Cages ne cherche pas à moderniser une tradition : il montre plutôt qu’une tradition peut rester vivante précisément parce qu’elle accepte de se transformer.



