Pochette de l'album "Monolithes" par l'artiste Jean-Louis Marchand

JEAN LOUIS MARCHAND

Monolithes

Avant gardeexperimental
Label

Off - record label

Origine

Bruxelles ,Belgique

Année de sortie

2026

Pochette de l'album "Monolithes" par l'artiste Jean-Louis Marchand

JEAN LOUIS MARCHAND

Monolithes

Avant gardeexperimental
Label

Off - record label

Pays

Bruxelles ,Belgique

Année de sortie

2026

JEAN LOUIS MARCHAND | Monolithes

Il y a des œuvres que l’on interprète et d’autres dans lesquelles on choisit d’entrer. Avec Monolithes, Jean Louis Marchand ne se contente pas de rejouer trois partitions majeures de Steve Reich : il en explore les mécanismes internes, change la matière qui les fait vibrer et observe ce que devient leur architecture lorsqu’elle passe par les circuits d’un Korg MS-20, les lames électriques d’un Rhodes ou la multiplication d’une même clarinette. De Piano Phase à New York Counterpoint, ce disque ressemble moins à un hommage qu’à une expérience d’optique sonore. Les motifs semblent immobiles, puis glissent. Les lignes se superposent, se poursuivent, s’échappent. Et l’oreille découvre soudain que le temps possède plusieurs vitesses.

Trois œuvres, trois machines à décaler le temps, un même vertige répétitif

Trois monolithes, mais rien d’immobile

Le titre pourrait laisser imaginer trois masses imposantes plantées dans le paysage. C’est presque l’inverse.

Les trois pièces choisies par Jean Louis Marchand, Piano Phase (1967), Music for Pieces of Wood (1973) et New York Counterpoint (1985), sont des organismes mobiles. Elles couvrent près de vingt années essentielles du travail de Steve Reich et reposent chacune sur un principe dont la simplicité apparente ouvre une multitude de perceptions.

Marchand parle de ces systèmes comme de « modes d’emploi », des architectures ayant profondément nourri ses propres expériences de compositeur. Ici, il ne cherche donc pas à placer Reich sous verre. Il branche la machine, soulève le capot et regarde les engrenages tourner.

Chez Reich, répéter ne signifie jamais revenir exactement au même endroit.

Piano Phase : deux synthétiseurs sur une faille temporelle

Premier vertige : 22 minutes et 16 secondes de Piano Phase.

Mais aucun piano acoustique à l’horizon. Jean Louis Marchand confie les deux lignes mélodiques à deux Korg MS-20, dont la texture analogique modifie immédiatement notre perception de l’œuvre.

Le déphasage devient presque visible.

Deux séquences avancent côte à côte ; puis l’une prend une avance infinitésimale. Quelques millimètres imaginaires suffisent. De nouvelles figures apparaissent entre les notes, comme si une troisième musique, jamais réellement jouée, surgissait de leur frottement.

Le MS-20 permet à Marchand de contrôler ces déplacements avec une précision microscopique, tout en renouant avec l’origine même du phasing reichien et les fluctuations de vitesse des magnétophones de Come Out.

La répétition devient ici une sorte de stroboscope auditif.

Du bois à l’électricité

Avec Music for Pieces of Wood, changement de matière.

Marchand connaît cette pièce pour l’avoir interprétée collectivement avec de véritables morceaux de bois. Mais plutôt que de reproduire cette expérience, il en conserve l’impact : le tranchant, la sécheresse, la pulsation.

Il transpose cette énergie sur son piano Rhodes.

Choix étonnant, tant l’instrument évoque habituellement une chaleur ronde et enveloppante. Marchand va chercher ailleurs : dans son registre aigu, presque minéral. Le Rhodes devient percussion, étincelle, surface dure.

La musique semble alors fabriquer ses propres reliefs à mesure qu’elle avance. Une pulsation en dévoile une autre ; les accents migrent ; ce qui paraissait stable quelques secondes auparavant se déplace sous nos pieds.

À écouter comme…

…un mobile d’Alexander Calder éclairé par une lumière stroboscopique.

L’image vient de Marchand lui-même : quelque chose oscille entre immobilité apparente et accélération. Elle résume admirablement Monolithes. La musique ne change parfois presque pas et pourtant notre regard sonore, lui, ne cesse de bouger.

Jean Louis Marchand face au Korg MS-20, véritable laboratoire analogique de Monolithes, où les motifs de Steve Reich sont soumis à d’infimes décalages jusqu’à faire vaciller notre perception du rythme. Entre précision microscopique et vertige répétitif, le synthétiseur devient ici moins un instrument qu’une machine à déplacer le temps.

New York Counterpoint : devenir onze

Le dernier monolithe est peut-être le plus humain.

Jean-Louis Marchand avait déjà monté New York Counterpoint avec un grand ensemble de clarinettes. Il se souvenait notamment de cette difficulté fascinante : obtenir un son collectif à partir de onze personnalités instrumentales.

Pour l’album, le dispositif se retourne.

Cette fois, Marchand enregistre lui-même les onze parties, l’une après l’autre.

Il devient simultanément individu et ensemble, soliste et foule. À chaque nouvelle strate, l’architecture de Reich gagne en profondeur jusqu’à former cette étrange cité de souffles où certaines lignes paraissent surgir au premier plan avant de retourner dans la masse.

On n’écoute plus onze clarinettes. On écoute un seul instrument devenu espace.

L’histoire possède une jolie boucle.

Au début des années 2000, lors d’une interprétation de Music for 18 Musicians au festival Musica de Strasbourg, Marchand rencontre brièvement Steve Reich. Il lui remet alors Les Métronomes détraqués, contenant To SR, composition écrite avec Christophe Rieger en hommage au compositeur américain.

Plus de vingt ans après, durant les dernières étapes de Monolithes, Steve Reich lui-même écoute le projet et transmet à Marchand plusieurs remarques précises sur le mixage, ainsi que ses encouragements.

Difficile d’imaginer validation plus symbolique : la boucle, encore elle, vient de se refermer.

Jean Louis Marchand : l’art du contrepoint élargi

Né dans les Vosges en 1979, formé à Strasbourg auprès notamment d’Armand Angster, Jean-Louis Marchand est clarinettiste, multi-instrumentiste et compositeur. Son parcours traverse musique improvisée, danse, théâtre, arts de la rue et cinéma.

De L’Hijâz’Car à Electrik GEM, de collaborations avec Fred Frith, Jacques Di Donato, Eve Risser, BabX ou Thierry De Mey jusqu’à sa bande originale imaginée pour The Big Nowhere de James Ellroy, son travail semble obéir à une constante : placer la musique en dialogue avec quelque chose d’autre, un corps, une image, un texte, un espace.

Monolithes poursuit ce principe. Cette fois, l’interlocuteur s’appelle Steve Reich.

Une musique qui ne répète jamais vraiment la même chose : elle déplace notre manière de l’entendre.

La boucle magnétique

L’album paraît en numérique, mais aussi sous la forme de cinquante cassettes numérotées et signées.

Une bande magnétique pour accueillir une musique obsédée par les boucles : difficile de rêver meilleur épilogue.

Car Monolithes n’est finalement pas un disque sur la répétition.

C’est un album sur ce qui arrive lorsque quelque chose se répète suffisamment longtemps pour devenir autre chose.

Et lorsqu’on en ressort, le silence lui-même semble

A propos de Jean Louis Marchand — cartographe des frottements

Chez Jean Louis Marchand, la musique semble rarement avancer en ligne droite. Elle bifurque, se superpose, dialogue avec d’autres disciplines et cherche volontiers le point où une forme connue commence à se dérégler. Installé à Bruxelles depuis 2011, il développe un travail où l’écriture, l’interprétation et l’expérimentation restent constamment poreuses.

Son parcours est nourri par les scènes contemporaines européennes, les projets collectifs et les aventures transdisciplinaires. Il compose pour l’image, accompagne le mouvement, travaille le contrepoint comme une matière vivante et aime confronter les instruments acoustiques aux possibilités de l’électricité, de l’enregistrement et du studio.

Cette curiosité l’a conduit aussi bien vers des créations audiovisuelles comme Tokyo Magnetic que vers des expériences de bande originale, des projets vocaux, des formes improvisées ou des répertoires revisités. On retrouve dans chacune de ces directions le même goût pour les architectures mouvantes, les tensions entre précision et liberté, et cette volonté de faire entendre ce qui se joue entre les notes autant que dans les notes elles-mêmes.

Avec Monolithes, Jean Louis Marchand poursuit cette recherche sous une autre lumière : celle d’un interprète qui transforme l’écoute en espace d’exploration.

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