Le cosmos n’est jamais silencieux
Des machines qui respirent encore
Chez Light Conductor, le synthétiseur n’est pas un outil destiné à produire des sons parfaitement domestiqués. C’est presque un organisme dont on accepte les dérives, les accidents et les mouvements imprévus.
Jace Lasek (The Besnard Lakes, copropriétaire du studio Breakglass et producteur ayant travaillé notamment avec Godspeed You! Black Emperor, Suuns ou Wolf Parade) et Stephen Ramsay, cofondateur de Young Galaxy, partent de longues improvisations enregistrées avec des synthétiseurs vintage restaurés et des équipements analogiques, avant de remodeler cette matière en studio.
Le paradoxe est là : une écriture minimaliste soumise à un traitement sonore maximaliste. Compression à lampes, bruits roses et bruns, filtres instables, pulsations élémentaires et modulations donnent à Sequence Three une étrange profondeur de champ. Les sons semblent parfois situés à plusieurs kilomètres les uns des autres.
La pochette conçue par Ian Ilavsky, cofondateur de Constellation, en propose presque la cartographie : de grandes formes colorées se chevauchent tandis qu’une gerbe de lignes blanches rayonne depuis un même point. Ce pourrait être un graphique dont les données auraient décidé de devenir paysage.
Sequence Three ne raconte pas l’espace : il donne l’impression que l’espace est en train de nous écouter.
Tracklist
Sequence Three | 25 septembre 2026
- 1. She Glitters The Dust - 07:20
- 2. Omenize - 07:29
- 3. Ghost City Radio - 07:50
- 4. High In the Orange Air – 06:38
- 5. Supercontinent - 14:41
'She Glitters The Dust' : poussière sous tension
Tout commence par un réveil extrêmement lent.
Sur « She Glitters The Dust », des boucles légèrement désaccordées dérivent, se frottent et forment progressivement un halo. Après trois minutes apparaît une pulsation presque enfantine, sorte de berceuse envoyée depuis une balise abandonnée. Des éclats insectoïdes circulent dans les hauteurs tandis qu’une mélodie, d’abord incertaine, finit par trouver son orbite.
Le morceau semble moins composé qu’extrait d’un brouillard électromagnétique, puis patiemment ramené vers une gravité terrestre.
Cette façon de faire constitue l’une des grandes forces du trio : Light Conductor sait laisser le temps modifier la perception. Ce qui paraissait immobile quelques secondes auparavant s’est soudain déplacé.
- ANECDOTE : Une trilogie reliée jusque dans ses images
Sequence Three clôt une série commencée avec Sequence One en 2019. Ian Ilavsky a assuré la conception graphique des trois disques, installant une continuité visuelle faite de géométrie, de couleurs franches et de trajectoires abstraites.
Comme pour les précédents volumes, l’édition Deluxe en vinyle 180 g contient également une affiche 12 × 24 pouces.
'Omenize' : une voix dans la matière
Chaque album de Light Conductor obéit à une règle discrète : un seul morceau chanté.
Sur Sequence Three, il s’agit de « Omenize ». Les voix superposées d’Olga Goreas et Jace Lasek s’élèvent au-dessus d’une pulsation hypnotique sans jamais transformer le morceau en chanson conventionnelle. Elles deviennent plutôt une autre couche atmosphérique, un phénomène lumineux supplémentaire.
On pense parfois à Spiritualized, au versant mystique de la kosmische allemande ou à Cluster, mais ces références se dissolvent vite dans une production beaucoup plus granuleuse.
L’extase elle-même demeure instable : à mesure que le titre progresse, quelque chose se dérègle délicatement. Une minuscule torsion suffit alors à faire passer la contemplation du côté du pressentiment.
Ici, le drone n’est pas un horizon : c’est une pression atmosphérique.
Ghost City Radio : quelqu’un émet encore
Avec « Ghost City Radio », la température chute brutalement.
Une ligne de basse rudimentaire, une charleston traversée par des balayages de filtre : presque rien. Mais sur cette mécanique volontairement réduite vient se poser la voix d’un prédicateur survivaliste. La radio fantôme du titre pourrait diffuser depuis une ville évacuée depuis longtemps.
L’hommage aux premières constructions narratives de Godspeed You! Black Emperor paraît évident — et l’on rappellera que Lasek a mixé deux de leurs albums récents — mais Light Conductor déplace ici cette filiation vers son propre territoire : moins documentaire, davantage spectral.
C’est peut-être le morceau le plus anxieux jamais enregistré par le groupe. Il ne cherche pourtant jamais l’effet dramatique. Le malaise vient précisément de son calme.
Comme une cartographie céleste dépliée sur Terre : cercles en orbite, lignes de fuite et vinyle noir composent ici le prolongement visuel de Sequence Three. Un objet-disque qui semble déjà émettre avant même que l’aiguille ne touche le sillon.
De l’orange dans l’air
La seconde moitié du disque ouvre davantage l’espace.
Sans batterie, « High In The Orange Air » s’organise autour d’un ostinato de drone bouillonnant, humide, presque organique. Les fréquences semblent se dilater lentement comme un organisme marin observé au microscope.
C’est sans doute le moment le plus directement ambient et kosmische de l’album, mais certainement pas une zone de repos. Light Conductor pratique plutôt une ambient géologique : on croit contempler un paysage fixe alors que ses plaques sont déjà en mouvement.
La photographie du groupe fournie avec l’album prolonge parfaitement cette sensation. Ramsay et Lasek y apparaissent presque absorbés par des traînées de lumière rouge, verte, bleue et blanche : non plus photographiés devant le décor électronique, mais traversés par lui.
'Supercontinent' : dérive des plaques sonores
Il fallait quinze minutes pour fermer la trilogie.
« Supercontinent » commence dans la continuité du morceau précédent avant qu’une pulsation techno ne se devine sous la surface. Elle paraît immergée, renversée, presque entendue depuis l’autre côté d’un mur.
Puis les couches s’agrègent.
Des accords scintillants passent au-dessus d’elle tandis que le drone gagne progressivement en densité. Le morceau ne construit pas un climax traditionnel : il organise plutôt une collision lente de masses sonores.
Le titre prend alors tout son sens. Le supercontinent n’est peut-être pas une métaphore géographique mais une description de la musique elle-même : plusieurs territoires auparavant séparés (ambient, psychédélisme, drone, techno fantôme, minimalisme) finissent par constituer une seule plaque immense.
Repères
Sequence Three sort le 25 septembre 2026 chez Constellation. Interprété par Stephen Ramsay, Jace Lasek et Olga Goreas, il a été enregistré par Ramsay et Lasek, mixé par Jace Lasek au Rigaud Ranch, au Québec, puis masterisé par Richard White. L’édition Deluxe en vinyle 180 g comprend une affiche artistique 12 × 24 pouces. Le graphisme est signé Ian Ilavsky.
Cinq morceaux, 43 minutes et 58 secondes, et cette sensation d’avoir traversé non pas un album, mais une anomalie atmosphérique. Sequence Three ne ferme pas seulement une trilogie : il laisse derrière lui un champ magnétique.
Une lumière avec une ombre
Light Conductor conserve ici tout ce qui faisait sa singularité : lenteur assumée, drones cosmiques, synthétiseurs analogiques, mélodies langoureuses et fascination pour les fréquences imparfaites.
Mais Sequence Three ajoute quelque chose d’essentiel : une ombre portée.
Ce cosmos-là n’est plus uniquement un territoire d’évasion. Il contient des transmissions inquiétantes, des villes fantômes, des présages et quelques machines qui semblent continuer à fonctionner après notre départ.
La trilogie s’achève donc moins sur une destination que sur un signal.
Et quelque part, très loin dans le bruit brun, quelque chose continue peut-être d’émettre.
A propos de Light Conductor
Light Conductor est le projet d’électronique psychédélique de Jace Lasek (The Besnard Lakes) et Stephen Ramsay (Young Galaxy), régulièrement rejoints par Olga Goreas. Depuis la fin des années 2010, le duo développe une musique immersive construite à partir de synthétiseurs vintage restaurés, d’équipements analogiques et de longues improvisations ensuite patiemment retravaillées en studio.
Leur univers se situe à la croisée du drone, de l’ambient, de la kosmische et du psychédélisme, mais refuse les frontières trop nettes. Chez Light Conductor, les morceaux avancent par glissements successifs, superpositions et lentes métamorphoses, comme des paysages qui changeraient imperceptiblement de relief sous nos yeux.
Fort de l’expérience de deux musiciens-producteurs rompus au travail du son, le projet privilégie une approche où la matière sonore compte autant que la composition elle-même : fréquences instables, pulsations minimales, nappes profondes et accidents analogiques participent pleinement à son identité. Une musique de dérive et de transformation, conçue moins pour être simplement écoutée que pour être traversée.



