La mécanique du geste, la poussière de la mémoire
Une musique sous haute précision
Dès « Duty », le titre programme presque le corps : devoir, protocole, fonctionnement. Puis viennent « Dust Sings », « Checkpoint », « The Abandoned Sky »… Autant de noms qui ressemblent moins à des morceaux qu’à des coordonnées laissées sur une carte brûlée.
Le protagoniste de The Fix doit agir vite, juste, sans hésitation. Bisozzi et Tomat traduisent cette nécessité par une musique tendue, physique, structurée, parfois proche d’une architecture rythmique. Mais ils évitent le piège d’une simple bande-son de l’efficacité. À l’intérieur de la mécanique apparaissent des fissures : solitude, nostalgie, culpabilité, violence encaissée.
C’est là que la partition devient passionnante : elle ne choisit jamais vraiment entre contrôle et vulnérabilité. Les deux états se contaminent progressivement, comme si l’émotion apprenait à circuler dans les circuits de la machine.
La tension n’est pas ici le contraire de l’émotion : elle en est l’armure.
Quand le désert dérègle la marche militaire
L’une des idées les plus fortes du duo consiste à confronter les signes sonores du militaire à l’immensité du paysage.
Imaginez une marche parfaitement cadencée. Puis éloignez-la. Encore. Étirez-la sous un soleil trop blanc. Faites rebondir ses percussions contre des kilomètres de roche et de poussière. Elle perd alors sa fonction de commandement pour devenir une trace, presque une hallucination acoustique.
C’est précisément ce que recherchent les deux compositeurs : faire en sorte que la présence militaire paraisse petite, distante, presque dérisoire face à l’échelle physique du désert.
La pochette elle-même semble prolonger ce principe : un visage immense, usé, domine une silhouette armée presque minuscule, tandis que le rouge incandescent du bas de l’image paraît remonter comme une chaleur ou une menace. Le rapport d’échelle est déjà une musique.
Tracklist
The Fix | 2026
- 01. Duty - 03:32
- 02. Dust Sings – 02:44
- 03. Checkpoint - 04:06
- 04. The Abandoned Sky - 03:30
- 05. The Mountain - 01:57
- 06. Larry’s Suite - 05:06
- 07. The Airport – 03:03
- 08. Local Partners - 02:38
- 09. Beams – 01:12
- 10. The Ambush - 02:03
- 11. The Robbery - 03:14
- 12. The Robbery Reprise - 02:06
- 13. The Way Out - 02:45
- 14. The Other Side - 02:57
- 15. Larry’s Suite Reprise - 01:53
- 16. The Mountain Reprise - 01:10
Du métal, du souffle et du sable
La palette sonore participe pleinement à cette dramaturgie. Synthétiseurs modulaires et analogiques, percussions orchestrales, cordes, cuivres, duduk et ukulélé se rencontrent sans chercher à masquer leurs différences.
Les séquences d’action accélèrent le langage : pulsation plus fébrile, attaques plus physiques, sensation d’un système nerveux fonctionnant au millimètre. Mais Bisozzi et Tomat refusent de maintenir artificiellement cette pression. La violence peut soudain se désagréger et déboucher sur un espace plus ouvert, plus intérieur. Cette bascule entre froideur opérationnelle et ouverture émotionnelle constitue l’un des gestes récurrents du score.
Dans les zones rurales ou montagneuses, le son devient plus organique. Les instruments traditionnels introduisent une autre texture, et avec elle un sentiment ténu d’espoir. Pas une lumière franche : plutôt une fente dans le mur.
À écouter comme…
…une cartographie thermique.
Les zones rouges seraient l’urgence, les impacts, l’adrénaline.
Les zones froides, la solitude et le calcul.
Et entre elles s’étendraient d’immenses territoires intermédiaires où un souvenir peut avoir la même puissance dramatique qu’une explosion.
- ANECDOTE : Une équipe entre Turin et Rome
La partition a été produite et enregistrée au Superbudda Studio de Turin. Les arrangements de cuivres sont signés Simone Alessandrini, également au saxonet, tandis qu’Eugenio Renzetti intervient au trombone et au bombardino. Les cuivres ont été enregistrés à l’Albero Studio de Rome par Luca d’Aversa, avant un mixage et mastering confiés à Maurizio Borgna.
Cette combinaison entre laboratoire électronique et matière instrumentale correspond parfaitement au parcours des deux compositeurs.
Tomat vient du drone, de l’ambient, de l’électronique expérimentale et de pratiques audiovisuelles ; Bisozzi s’est progressivement consacré au cinéma après des travaux pour séries web et télévision. Leur collaboration, déjà remarquée avec Mondocane, dont la musique reçut le prix Fabrique du Cinéma de la meilleure bande originale italienne, se situe précisément au croisement du sound design et de l’écriture cinématographique.
« Larry’s Suite » : le cœur caché ?
Au centre du parcours, « Larry’s Suite », longue de plus de cinq minutes, puis sa reprise en fin d’album, suggèrent une logique de mémoire. Même principe avec « The Mountain », qui revient elle aussi avant le terme du voyage.
Ces reprises donnent à la bande originale une forme cyclique : les lieux et les motifs ne disparaissent pas après avoir été traversés. Ils reviennent altérés par ce qui s’est produit entre-temps.
Ce principe rejoint le mouvement général décrit par les compositeurs : à mesure que le récit approche de son terme, les gestes auparavant dispersés commencent à converger vers une forme plus intégrée, porteuse d’une conscience nouvelle, située au-delà d’une lecture trop simple du bien et du mal
Solénopole // Ce qui demeure après l’impact
Avec ses 16 pièces, The Fix ne raconte finalement pas la puissance d’un homme capable de survivre.
Il ausculte plutôt le coût de cette survie.
La musique commence dans le réflexe, le métal et la discipline ; elle se termine chargée de tout ce que la mécanique n’a pas réussi à effacer. Les compositeurs le formulent eux-mêmes : la partition évolue de la tension mécanique vers une conscience émotionnelle, sans jamais abandonner complètement la froideur ni l’ambiguïté du monde traversé.
Voilà peut-être le véritable fix.
Non pas réparer.
Mais découvrir que certaines fissures deviennent précisément l’endroit par lequel l’humain recommence à entrer.
A propos de Federico Besozzi et Tomat
Federico Bisozzi vient du cinéma, de l’image et de la narration. Après ses débuts dans les séries web et télévisées, il s’est progressivement tourné vers la composition pour le grand écran, développant une écriture attentive au rythme, à la tension et à la psychologie des personnages. Son parcours l’a conduit à travailler aussi bien pour des productions audiovisuelles que pour des campagnes de grandes maisons et marques internationales.
Davide Tomat, alias TOMAT, explore quant à lui un territoire plus poreux, à la croisée du drone, de l’ambient, de l’IDM, de l’électronique expérimentale et du sound design. Producteur, compositeur et concepteur sonore, il multiplie les projets, SPIME.IM, TOMAT PETRELLA, NIAGARA, tout en travaillant pour la danse, le théâtre, l’art contemporain et les installations multimédias. Son univers aime les matières instables, les rythmes asymétriques et les espaces sonores qui semblent respirer d’eux-mêmes.
Ensemble, les deux Italiens composent depuis plusieurs années pour le cinéma et le documentaire. Leur collaboration repose précisément sur cette complémentarité : chez Bisozzi, le sens dramatique et la structure ; chez Tomat, la texture, l’espace et l’expérimentation. Leur musique pour Mondocane, présentée à la Mostra de Venise en 2021, a reçu le prix Fabrique du Cinéma de la meilleure bande originale italienne. Plus récemment, ils ont également signé des musiques pour La Valle dei Sorrisi et Ipersonnia.
Avec The Fix, leur dialogue prend une forme particulièrement nette : une musique où la précision du cinéma rencontre la profondeur de l’ambient, où la mécanique du geste se frotte sans cesse au trouble, au souvenir et à l’émotion.



