Une traversée électroacoustique où les secondes deviennent paysages
Le grand calme avant les horloges
Il y a des disques qui avancent. D’autres qui flottent. Through Time, lui, semble respirer dans une pièce sans fenêtre, éclairée par une lampe ancienne, avec la poussière des secondes suspendue au-dessus du piano. Sur la pochette, presque rien : un bleu nocturne, une ligne, deux noms. À l’intérieur, un papillon bleu posé sur une feuille sombre paraît avoir été capturé entre deux battements d’ailes. Tout Deaf Center est là : l’immobilité apparente, la tension vivante, l’infime événement qui déplace l’air.
Depuis Low Distance en 2019, le duo formé par Erik K Skodvin et Otto A Totland a glissé vers des formes plus longues, plus électroacoustiques, moins pressées de dévoiler leurs secrets. Ici, la musique ne cherche pas l’effet immédiat. Elle s’installe comme une brume intelligente, avec cette manière très particulière de faire du calme une force de gravité. Le piano d’Otto A Totland se fait plus rare, moins métronomique, mais chaque apparition compte davantage : une note devient une marche, un accord devient une lampe dans un couloir.
Autour de lui, Erik K Skodvin bâtit des chambres atmosphériques profondes, faites de drones, de souffles, de grains, de présences basses. On n’est jamais dans le décoratif ambient de fond d’écran. Deaf Center travaille plutôt une ambient de seuil : celle où l’on hésite entre entrer, rester dehors, ou se souvenir d’un lieu que l’on n’a jamais visité.
Entre piano spectral, drones profonds et cordes nocturnes, Deaf Center signe une élégie pour les secondes perdues.
De la miniature au boulevard intérieur
Open Upon ouvre la traversée comme on entrouvre une porte que personne n’a fermée. Through Time (Part One) et Through Time (Part Two) élargissent ensuite le champ : chemins tranquilles, grands boulevards, couloirs intérieurs, architecture lente. Le temps n’y est pas un thème illustré, mais un comportement sonore. Les secondes se dilatent, les minutes s’épaississent, et l’écoute finit par ressembler à une marche nocturne dans une ville dont les rues auraient été dessinées par la mémoire.
Avec An Existing Place, le titre dit presque tout : la musique semble moins inventer un endroit que révéler un lieu déjà là, enfoui sous nos propres couches de silence. Puis I Myst fait basculer l’album dans une zone plus trouble, plus mouvante, comme si la brume commençait à penser toute seule.
Tracklist
Through Time | Avril 2026
- 1. Open Upon — 06:33
- 2. Through Time (Part One) — 04:06
- 3. An Existing Place — 02:29
- 4. Through Time (Part Two) — 10:42
- 5. I Myst — 09:25
- 6. Further — 12:45
Deaf Center transforme la lenteur en territoire d’exploration.
« Further » : cordes, drones et vertige final
La dernière partie de l’album change de densité. Les dérives électroniques deviennent plus fluctuantes, les cordes plus profondes, et une dualité apparaît : extase ralentie, hantise douce, chaleur sous la glace. C’est aussi une première dans l’histoire discographique de Deaf Center : un musicien invité rejoint le duo. Le compositeur et violoniste britannique Simon Goff apporte violon et alto sur Further, longue pièce finale immergée dans des nappes de cordes et de drones.
Ce morceau agit comme une chambre d’écho terminale. Non pas une conclusion, mais un prolongement : la musique ne s’arrête pas, elle recule hors du cadre. On pense à une photographie qui continuerait de vibrer après avoir été prise, à un papillon nocturne dont les ailes garderaient la trace d’un orage ancien.
- ANECDOTE : Simon Goff, l’invité qui fend la brume
Fait rarissime dans l’univers très clos de Deaf Center : Through Time accueille une présence extérieure. Sur “Further”, le compositeur britannique Simon Goff glisse violon et alto dans la matière sombre du duo. Résultat : le morceau ne conclut pas simplement l’album, il l’ouvre vers un ailleurs plus vibrant, comme si une dernière porte se déverrouillait au fond du brouillard.
Une nature morte en mouvement lent
Le thème du temps pouvait écraser l’album sous son ambition. Deaf Center choisit au contraire la voie basse : l’humble, le tactile, le presque rien. Ici, les secondes deviennent minutes, les heures deviennent jours, puis tout semble se figer dans une nature morte sonore. On pense à ces musiques qui ne cherchent pas à impressionner mais à modifier l’air autour de nous.
Through Time prolonge l’héritage fantomatique de Pale Ravine, sans chercher à le rejouer. Vingt ans après cette matrice “noir-fi” où piano, poussière et cinéma intérieur s’embrassaient à minuit, le duo semble moins préoccupé par les ruines que par la persistance. Ce qui demeure. Ce qui revient. Ce qui, dans une note tenue, continue de battre après sa disparition.
Through Time est une horloge sans chiffres, un disque de passage, de seuils, de retours lents. Une musique pour celles et ceux qui savent que certains voyages ne se mesurent pas en kilomètres, mais en profondeur de silence.
A propos de Deaf Center
Formé en 2003, Deaf Center réunit Erik K Skodvin et Otto A Totland, deux artisans d’une musique où l’ambient, le piano minimal, l’électroacoustique et les climats néo-classiques se frôlent sans jamais se figer. Basé entre la Norvège et Berlin, le duo a imposé une signature immédiatement reconnaissable : une beauté grave, cinématographique, presque tactile, où les sons semblent provenir d’un lieu déjà disparu mais encore chaud de présence.
Erik K Skodvin est également connu pour ses projets Svarte Greiner, B/B/S/, son travail pour l’image et son label Miasmah. Otto A Totland, lui, incarne cette manière rare de faire parler le piano sans l’encombrer : peu de notes, mais beaucoup d’ombre entre elles.
À propos du label Sonic Pieces
Basé à Berlin, Sonic Pieces défend une approche artisanale du disque, à la croisée de l’objet sonore et de l’édition sensible. Pour Through Time, la pochette faite main par Monique Recknagel, le design de Studio Torsten Posselt et la photographie d’Erik K Skodvin prolongent parfaitement l’univers du disque : sobre, nocturne, texturé, presque tactile. Un label où l’on n’emballe pas la musique : on lui fabrique une chambre.
― Sonic Pieces — Berlin · label qui façonne des disques comme des objets d’écoute et de toucher, entre exigence sonore, délicatesse artisanale et poésie du détail.



