La bande-son des films qui n’ont pas eu besoin d’être tournés
Quand la musique d’illustration se met à rêver toute seule
Compositeur, producteur, artisan sonore établi à Rotterdam, Michel Banabila a depuis longtemps l’habitude de brouiller les pistes : ambient, électronique de chambre, collages vocaux, néo-classicisme minimaliste, field recordings, textures du “quatrième monde”, grooves en clair-obscur. Mais avec Private Underscore, il opère un déplacement particulièrement savoureux : il prend des musiques nées pour accompagner des images, les retire de leur écran d’origine, puis les laisse vivre seules, comme des acteurs oubliés sur un plateau après le clap de fin.
L’histoire est presque banabilienne en elle-même : ces pièces avaient d’abord été proposées à des sociétés de production. L’affaire n’ayant mené nulle part, l’artiste les a retravaillées, rebaptisées, réagencées, jusqu’à composer un album en téléchargement uniquement, à la fois discret et très malicieux. Un disque né d’un refus, donc, mais qui transforme l’inemploi en liberté.
Une bande originale sans film, mais avec mille images possibles.
Douze situations, douze courts-métrages invisibles
La grande trouvaille de Private Underscore tient à ses titres. Banabila ne nomme pas simplement ses morceaux : il plante des scènes. On y croise un petit scarabée dans une flaque de boue, des confessions murmurées au piano électrique, des touristes perdus, des nuits d’insomnie à la guitare, des réunions gothiques dans une ruelle sombre, des tentatives joyeuses au supermarché, des malentendus industriels et même des départs gouvernementaux sous tension orchestrale.
Tout cela pourrait virer au clin d’œil conceptuel. Mais Banabila évite le piège du gag. L’ironie reste tendre, jamais cynique. Chaque titre fonctionne comme une pancarte de cinéma muet posée avant la scène : on sourit, puis l’écoute prend le relais. Et l’on découvre que ces “musiques pour quelque chose” n’ont plus besoin de rien. Elles fabriquent leurs propres images.
Tracklist
Private Underscore | Mai 2026
- 1. Introspective Underscore for a Small Beetle in a Mud Puddle - 01:41
- 2. Modest Electric Piano & Percussion Underscore for Quiet Confessions - 02:32
- 3. Retro Electric Piano and Synth Underscore for Those Who Have Trouble Keeping Up with Everything - 01:24
- 4. Warm Choir and Synth Underscore for All the Dreams You’ve Ever Had - 01:18
- 5. Floating Synth and Rhythm Box Underscore for Lost Tourists - 01:46
- 6. Slow Guitar Underscore for Sleepless Nights - 04:34
- 7. Mellow Guitar Underscore for that One Decisive Moment - 03:48
- 8. Driving Electronic Percussion and Synth Underscore for Gothic Team Meetings in a Dark Alley - 03:20
- 9. Uplifting Electric Piano Underscore for All Sorts of Cheerful Attempts at the Grocery Store - 03:46
- 10. Industrial Underscore for Miscommunication Scenes - 03:17
- 11. Late Night Guitar and Choir Underscore to Let All Your Sins Sink In - 01:53
- 12. Orchestral Piano & Percussion Underscore for Government Departure Scenes - 08:00
Un album qui donne une dignité poétique aux arrière-plans.
Une élégance de l’arrière-plan
Sonorement, Private Underscore avance avec une précision feutrée. On y entend des pianos électriques modestes, des guitares lentes, des percussions électroniques, des boîtes à rythmes au charme légèrement rétro, des nappes de synthétiseurs, des chœurs synthétiques à la couleur étrange. Rien ne force l’entrée. Tout semble arriver par la porte latérale.
C’est peut-être là que réside la beauté du disque : dans cette façon d’être immédiatement accessible sans jamais devenir décoratif. Banabila joue avec les codes de la musique de catalogue, de la bande originale, du design sonore, mais il les décale juste assez pour que l’objet prenne une autre dimension. Les morceaux sont courts, souvent miniatures, mais chacun possède son volume propre, son arrière-salle, sa petite météo intérieure.
On pense parfois à des films dont il ne resterait que la lumière sur les sièges rouges d’une salle vide. Une projection intime, sans écran, où l’auditeur devient à la fois spectateur, réalisateur et personnage secondaire.
Après Unspeakable Visions, le cinéma de poche
Notre précédente chronique consacrée à Unspeakable Visions soulignait chez Banabila cette faculté rare à faire parler les sons hors langage : voix inventées, fragments décomposés, paysages transculturels, émotions échappant aux mots. Private Underscore reprend ce goût du déplacement, mais sous une forme plus ramassée, plus familière, presque domestique.
Ici, le mystère ne vient pas d’un ailleurs lointain, mais d’un quotidien légèrement déformé. Le supermarché devient scène existentielle. La réunion d’équipe bascule dans le gothique. La confession tient dans quelques notes de piano électrique. Le gouvernement s’en va sur huit minutes d’architecture orchestrale et percussive. Banabila semble nous dire que toute situation, même minuscule, contient sa bande originale secrète.
A propos de Michel Banabila
Né en 1961 à Amsterdam, Michel Banabila est l’une des figures les plus singulières de la scène expérimentale néerlandaise. Depuis Marilli en 1983, il a multiplié les albums, musiques de film, collaborations, performances audiovisuelles et projets pour la danse ou les arts visuels. Son parcours l’a mené aux côtés d’artistes comme Holger Czukay, Eric Vloeimans, Machinefabriek, Pierre Bastien, Oene van Geel, Scanner ou encore Dave Liebman. Son travail repose sur une intuition très libre du son : instruments acoustiques, électronique, objets trouvés, voix fragmentées, radios, archives, langues imaginaires et environnements mentaux.



