Quatre longues invocations live où kamancheh, voix et percussions avancent sans filet, entre poésie persane, écoute profonde et transe acoustique
Que l’oreille du diable soit sourde
Il y a des musiques qui cherchent à impressionner. Celle de ZÖJ, elle, cherche plutôt à rester vivante. C’est une nuance capitale. May The Devil’s Ear Be Deaf tire son titre d’un proverbe persan prononcé pour protéger la beauté de l’envie, du mauvais œil, de cette petite malédiction qui guette parfois les choses trop lumineuses dès qu’on les nomme à voix haute. Chez Gelareh Pour et Brian O’Dwyer, cette formule devient un geste musical : préserver l’instant, non pas en le polissant, mais en le laissant trembler.
Enregistré en direct au Telus Studio du Banff Centre for Arts and Creativity, au Canada, l’album refuse la cosmétique du studio. Pas de couches ajoutées, pas de vitrines numériques, pas de vernis postérieur : quatre pièces longues, captées au moment précis où elles acceptent d’exister. Ce qu’on entend ici n’est pas une construction en marbre, mais une architecture de souffle, de bois, de peau et de silence.
ZÖJ ne fusionne pas les cultures : il les laisse rêver ensemble.
Un duo, deux foyers, une même braise
ZÖJ repose sur un dialogue rare : Gelareh Pour au kamancheh et à la voix, Brian O’Dwyer à la batterie et aux percussions. Mais dialogue est presque trop sage pour décrire ce qui se joue. Les deux ne conversent pas toujours face à face ; parfois ils avancent parallèlement, comme deux lignes de feu dans la nuit, jusqu’à produire une chaleur commune.
La voix de Gelareh Pour ne surplombe jamais la musique. Elle y circule, s’y dissout, s’y dédouble parfois comme une fumée claire. Le kamancheh, lui, pleure sans pathos, grince sans brutalité, chante sans chercher l’ornement. Quant aux percussions de Brian O’Dwyer, elles évitent le rôle attendu de moteur rythmique : elles deviennent météo, nervure, présence tactile. Un frottement, une cymbale, une frappe sourde suffisent à déplacer toute la pièce.
Tracklist
May The Devil’s Ear Be Deaf | Mai 2026
- 1. Termites — 09:19
- 2. Desert motreb — 09:25
- 3. Woe to the Ear — 10:00
- 4. She Sleeps with Genies — 08:03
Quatre pièces, quatre seuils
Termites ouvre l’album dans une zone presque cérémonielle. La voix semble surgir d’un mur poreux, comme si elle venait de l’autre côté de la matière. Les percussions métalliques scintillent par éclats, et le morceau avance en lente contamination intérieure. Rien n’explose, mais tout gagne en densité. On pense à ces insectes du titre : invisibles d’abord, puis souverains, capables de transformer une structure de l’intérieur.
Desert motreb installe un autre climat, plus aride, plus horizontal. Le kamancheh y dessine une ligne presque soufflée, parfois proche d’un instrument à vent. La pièce semble marcher dans une lumière blanche, entre poussière et mirage, avant que les percussions ne viennent creuser le sol sous nos pieds. La transe n’est pas spectaculaire : elle se forme par pression lente, comme une chaleur qui monte des pierres.
Avec Woe to the Ear, le disque entre dans sa zone la plus blessée. Le kamancheh porte ce timbre râpeux, presque humain, qui fait entendre moins une mélodie qu’une cicatrice en train de parler. Lorsque la voix apparaît, l’espace s’agrandit soudain. On n’est plus seulement dans l’écoute : on entre dans une veille, une attention grave, comme si chaque note demandait à être accueillie avec prudence.
Enfin, She Sleeps with Genies referme l’album sans vraiment le clôturer. Les cordes semblent parfois pincées comme un dulcimer imaginaire, parfois déployées en longues plaintes chantantes. Les percussions gagnent en fièvre, puis l’ensemble se dissipe dans un paysage ouvert. Les génies du titre ne sont pas des créatures décoratives : ce sont peut-être ces forces invisibles qui dorment dans la musique, prêtes à se réveiller dès qu’un silence leur laisse de la place.
- ANECDOTE : Un pacte musical contre le mauvais sort
Le titre de l’album vient d’un proverbe persan que l’on prononce lorsqu’une chose belle est dite à voix haute, pour la protéger de l’envie ou du mauvais sort. Chez ZÖJ, cette formule devient presque un pacte musical : jouer la beauté, oui, mais sans la figer, sans la maquiller, sans lui retirer son risque.
Le kamancheh y chante comme une gorge ancienne, la batterie y respire comme un paysage.
Une beauté sans armure
La grande force de May The Devil’s Ear Be Deaf tient à son refus du spectaculaire. ZÖJ ne cherche pas la fusion comme un slogan multiculturel, mais comme une pratique de l’écoute. Tradition persane, improvisation, pulsation expérimentale, poésie et dépouillement s’y rencontrent sans folklore, sans collage, sans démonstration.
Cet album demande du temps, mais il ne le confisque pas : il le rend plus profond. Il rappelle qu’une musique peut être intense sans être massive, politique sans discours, spirituelle sans posture. Une musique qui avance à découvert, donc en danger. Et c’est précisément parce qu’elle paraît vulnérable qu’elle devient si puissante.
A propos de Zöj
ZÖJ est un duo australien expérimental et interculturel formé par Gelareh Pour et Brian O’Dwyer. Après Fil O Fenjoon et Give Water To Birds, déjà chroniqué dans le Solénopole et programmé dans Solénoïde, ce troisième album resserre leur langage autour d’un noyau incandescent : voix, kamancheh, percussions, silence, confiance.



