L’ermite, les archives et la banquise intérieure
Un disque retrouvé sous la poussière des années
Il y a des albums qui se composent. D’autres qui réapparaissent.
The Hermit appartient à cette seconde famille : celle des œuvres fossiles, des musiques ensevelies, des bandes rescapées d’un naufrage domestique. Alessandro Tedeschi raconte qu’un jour de pluie, alors que sa fille Dafne vidait joyeusement ses étagères de CD, le chaos familial a fait surgir d’anciens supports marqués “2002” et “Netherworld”. Des CD-R, des MiniDiscs, des fragments que lui-même croyait perdus ou oubliés.
Ce détail pourrait sembler anecdotique. Il est pourtant au cœur du disque. Car The Hermit naît d’un désordre : celui d’une pièce envahie par les disques, mais aussi celui d’une période de vie marquée par l’angoisse, la tension, l’obscurité. Ces sons anciens, composés en 2004 avec des moyens rudimentaires, reviennent alors comme des messages enfermés dans la glace. Ils ne parlent plus seulement du passé : ils répondent au présent.
The Hermit n’est pas un retour en arrière : c’est un passé qui se remet à respirer.
Une ambient de survie, pas de confort
Chez Netherworld, le froid n’est jamais décoratif. Il ne sert pas à faire joli sur une pochette sépia. Il agit comme une matière mentale : il ralentit le sang, agrandit les distances, transforme chaque souffle en événement.
Dès “Loneliness”, le disque installe une sensation d’abandon physique. Les nappes ne flottent pas : elles pèsent. Elles ressemblent à des plaques de brouillard sonore qui se déplaceraient à basse altitude, au ras d’une banquise invisible. Puis “The Hermit”, plus bref, vient resserrer l’espace, comme si l’auditeur entrait dans une cabane sans feu, avec pour seule compagnie la mémoire des tempêtes.
Les titres disent beaucoup : “Vastness”, “The Last Breath”, “In the Blizzard”, “Hidden Caves”, “Melancholy”. Mais ils ne décrivent jamais platement. Ils ouvrent des zones. Ils nomment des états. La solitude devient territoire, l’immensité devient pression, la mélancolie devient une architecture de givre.
Tracklist
The Hermit | 29 juin 2026
- 1. Loneliness – 08:09
- 2.The hermit – 03:54
- 3.Vastness – 07:27
- 4.The last breath – 01:54
- 5. In the blizzard – 10:52
- 6. Hidden caves – 06:06
- 7. Melancholy – 05:22
Deux silhouettes progressent dans la morsure du blizzard, minuscules face à une immensité qui semble vouloir les effacer. Ce cliché, entre archive polaire et hallucination glacée, prolonge l’âme de The Hermit : solitude, endurance et beauté fragile au bord de la disparition.
Voix, métal, jouets cassés : l’archéologie du son
La matière de The Hermit vient d’enregistrements traités : voix, gongs, surfaces métalliques, souffles, jouets cassés, avec pour seul synthétiseur un rack Novation A-Station. Rien d’ostentatoire, rien de technologiquement triomphant. Au contraire : tout semble provenir d’un atelier pauvre, magnétique, presque clandestin.
Cette pauvreté d’origine donne au disque sa force. On entend moins une production qu’une extraction. Les sons ont l’air d’avoir été grattés sur des parois, arrachés à des objets fatigués, captés dans les interstices d’une pièce où les machines hésitaient encore à devenir musique. Restaurés en 2026 par Matteo Spinazzè au Jung Studio, ces sept morceaux gardent pourtant leurs cicatrices. Et c’est très bien ainsi : le disque respire par ses fissures.
Le sommet central, “In the Blizzard”, dépasse les dix minutes et fonctionne comme une traversée blanche. Des lignes de synthétiseur fragmentées émergent, presque méditatives, avant d’être avalées par des masses plus troubles. On croit apercevoir une mélodie, puis elle disparaît. Comme une lampe derrière la neige.
Sept morceaux sauvés de l’effacement, comme sept signaux retrouvés sous la neige.
Le visage disparaît sous le givre, comme si le froid avait fini par sculpter lui-même son propre masque. Entre document d’expédition et apparition fantomatique, cette image donne à The Hermit sa figure centrale : un corps encore là, mais déjà mangé par l’immensité blanche.
Images polaires, mémoire humaine
Les visuels prolongent admirablement cette impression. La pochette, conçue par Rutger Zuydervelt, s’appuie sur de très anciennes photographies d’expéditions arctiques et antarctiques issues d’archives suédoises, australiennes et galloises. On y voit des silhouettes minuscules devant des paysages immenses, des visages effacés par le gel, des abris perdus dans la tourmente, des textures minérales où la neige ressemble à une maladie du papier.
Ces images ne servent pas d’illustration : elles sont le second disque. Elles rappellent que l’exploration polaire fut aussi une expérience de disparition. Dans The Hermit, l’homme ne conquiert rien. Il endure. Il écoute. Il devient presque un bruit parmi les autres.
- ANECDOTE : Quand une enfant réveille les fantômes du Grand Nord.
Sans une enfant de trois ans occupée à vider une collection de CD, The Hermit serait peut-être resté enfoui. Dafne n’a pas seulement mis le désordre dans une discothèque : elle a déclenché une fouille archéologique. Grâce à elle, des sons oubliés ont quitté la poussière des supports mourants pour rejoindre le grand froid numérique du présent.
A propos de Netherworld
Netherworld est le projet de drone, d’ambient et d’art sonore d’Alessandro Tedeschi, également fondateur du label romain Glacial Movements. Depuis 2006, ce dernier s’est imposé comme une adresse majeure pour les musiques électroniques liées aux paysages extrêmes, aux imaginaires polaires, aux espaces naturels immaculés et aux inquiétudes climatiques. Le catalogue a accueilli notamment Rapoon, Lull, Aidan Baker, Machinefabriek, Scanner, Murcof, Oophoi, bvdub, Loscil ou Paul Schütze.
Pour qui ?
Pour les auditeurs de Lull, Thomas Köner, Sleep Research Facility, Nerthus ou Inner Vision Laboratory. Pour celles et ceux qui aiment les disques où l’ambient ne sert pas de papier peint, mais de territoire mental. Pour les amateurs de ruines sonores, d’expéditions immobiles, de froid habité.
Avec The Hermit, Netherworld ne célèbre pas seulement les vingt ans de Glacial Movements. Il en révèle la chambre la plus secrète : celle où les archives tremblent encore, où les machines rudimentaires deviennent des boussoles intérieures, où l’ermite n’est pas un homme coupé du monde, mais quelqu’un qui écoute ce que le monde a enfoui sous la glace.
― Glacial Movements — Rome · Fondé en 2006 par Alessandro Tedeschi, ce label s’est imposé comme l’un des grands refuges de l’ambient polaire, là où les paysages du Grand Nord, la mémoire des glaces et les inquiétudes climatiques se transforment en territoires sonores.



