Les reliques du futur ont une voix
Des objets sonores non identifiés
Un artefact, c’est souvent ce qui reste quand le vivant s’est retiré : une pierre taillée, une poterie fendue, un outil dont on devine encore la paume disparue. Chez Thierry Zaboitzeff, l’artefact devient matière sonore. Non pas vestige mort, mais objet vibrant, encore chaud, encore chargé d’électricité humaine.
L’album avance comme une excavation nocturne. Cinq pièces, vingt-huit minutes environ, et pourtant l’impression d’avoir traversé un continent entier : “inexorabilis”, “looking for an open path”, “la lune du petit esprit”, “lass uns tanzen”, “redrawing reality”. Cinq stations d’un même chemin, cinq fragments polis par le temps, cinq blocs où s’entendent la main, la machine, le souffle, la mémoire.
La pochette dit déjà beaucoup : superpositions d’arbres noirs, reflets d’eau sombre, ciel bleu glacé, fragments photographiques comme des plaques de verre retrouvées dans une maison abandonnée. Le nom artefacts s’y inscrit en blanc, rugueux, presque minéral. On n’entre pas ici dans un disque : on pousse une porte rouillée.
Artefacts est une fouille sonore dans les ruines encore chaudes du présent.
Le chef de la bande, toujours humain
Thierry Zaboitzeff compose, enregistre, mixe, joue tous les instruments : piano, guitares, basses, violoncelles, claviers, samplers, programmations, voix. Le risque, avec une telle maîtrise solitaire, serait la fermeture du système. C’est tout l’inverse qui advient. Artefacts respire, gronde, s’ouvre, se cabre. La machine est là, bien sûr, mais jamais comme souveraine. Elle est domestiquée, traversée, parfois même contredite par l’archet, la gorge, la vibration organique.
L’artiste le dit lui-même : il n’est pas devenu machine. Il les utilise, les programme, les joue, mais reste “le chef de la bande”. Cette formule pourrait presque servir de manifeste. Car Artefacts est précisément cela : une meute d’instruments, de spectres et de circuits, conduite par une présence humaine obstinée.
Tracklist
Artefacts | 27 février 2026
- 1. inexorabilis - 08:42
- 2. looking for an open path - 07:22
- 3. la lune du petit esprit - 04:35
- 4. lass uns tanzen - 02:45
- 5. redrawing reality - 05:11
Cinq pièces comme cinq chambres d’échos
“inexorabilis” ouvre l’album avec une détermination sombre, massive, mais jamais monolithique. La rythmique avance comme une mécanique ancienne remise en marche, tandis que les cordes et les textures électroniques dressent une architecture de pénombre. On pense à une procession industrielle, à une danse de pierres, à un moteur sacré dont chaque battement réveillerait un pan oublié de la mémoire.
Avec “looking for an open path”, l’espace se dilate. Le titre cherche un passage, et la musique semble effectivement écarter les branches devant elle. Les nappes suspendues, le piano, les lignes lyriques, les bruissements naturels ouvrent une zone plus méditative. Ici, Zaboitzeff ne raconte pas une échappée lumineuse naïve : il fabrique une clairière dans la nuit.
“la lune du petit esprit” renoue avec le cycle, l’introspection, le solstice intérieur. Achevée un 21 décembre, la pièce porte cette sensation de longue nuit habitée, non par la peur, mais par une veille. Les rythmes y avancent avec constance, les timbres s’entrelacent, le violoncelle déploie cette émotion granuleuse qui appartient pleinement à l’univers du compositeur.
“lass uns tanzen”, plus bref, agit comme un interlude de ballet oblique. Une invitation à danser, oui, mais dans une salle dont les murs auraient légèrement bougé pendant la nuit. Ostinato haché, tension néo-classique, énergie resserrée : la pièce ressemble à une miniature chorégraphique pour corps électriques.
Enfin, “redrawing reality” referme l’ensemble sans vraiment le clore. Un motif arpégé installe la trame, le saxophone étire une mélopée, la voix de Zaboitzeff surgit dans cette langue imaginaire, intime, presque chamanique. Peu à peu, la réalité se redessine, non pas en lignes droites, mais en spirales, en pluies, en vibrations telluriques.
- ANECDOTE : Dans la poussière de la page blanche
Pour composer, Thierry Zaboitzeff parle d’abord d’une “douloureuse page blanche”, puis d’une étincelle : deux accords, une atmosphère, une construction fragile, des rires, des larmes, des rejets, des retours. La pièce ne naît pas d’un plan froid, mais d’une lutte avec la matière. Comme si chaque morceau devait être découvert sous la poussière avant d’être sculpté.
Thierry Zaboitzeff ne programme pas des machines : il les enrôle dans sa tribu sonore.
Verdict du Solénopole
Artefacts est une porte d’entrée idéale dans l’univers de Thierry Zaboitzeff : concise, intense, contrastée, profondément incarnée. Un disque court comme une énigme, vaste comme une caverne. On y entend des reliques futures, des machines tenues en laisse, des cordes qui parlent aux pierres, une voix qui invente sa propre archéologie.
Un EP de pénombre et de feu lent, où chaque piste ressemble à un objet retrouvé, non pas dans un musée, mais dans les ruines vibrantes de notre imaginaire.
― À propos de l’album — Compositions, enregistrements, mixage et instruments : Thierry Zaboitzeff
Artwork : Les Designers Anonymes
A propos de Thierry Zaboitzeff
Ancien compagnon essentiel d’Art Zoyd, qu’il a conduit pendant vingt-cinq ans avec Gérard Hourbette, Thierry Zaboitzeff poursuit depuis longtemps une trajectoire solo libre, exigeante, hors format.
Compositeur, multi-instrumentiste, homme de scène et artisan complet du son, il construit une œuvre où le rock de chambre, l’électro-acoustique, les musiques contemporaines, le théâtre intérieur et les rituels imaginaires dialoguent sans hiérarchie.



