Le frisson comme matière première
Un vinyle né d’un roman en fuite
Il existe des livres qui se ferment après lecture. Les Furtifs, lui, continue de bouger. Paru en 2019 chez La Volte, le roman d’Alain Damasio appartient à cette famille d’œuvres qui ne tiennent pas en place : elles débordent, contaminent, appellent la scène, la voix, le souffle, le son.
L’aventure commence à Marseille, au festival Oh les beaux jours !, lorsque Damasio invite Palo Alto à accompagner un chapitre de son roman. Ce qui devait rester un concert unique devient une tournée, puis une captation à La Maroquinerie. De cette collision entre littérature et performance naît Les Furtifs, émeute musicale, mais aussi son double mutant : Les Furtifs, émeute musicale [REM!XES], vinyle publié par Hublotone Records.
Ici, Palo Alto confie ses matières instrumentales à huit figures de l’underground français : Ptôse, Pacific 231, Judith Juillerat, Herb Duncan, Norscq, Thierry Zaboitzeff, Lefdup & Lefdup et Electronicat. Chacun entre dans le texte par une fissure différente. Chacun suit le furtif à sa manière.
Palo Alto transforme Damasio en matière vibrante, et l’émeute en organisme musical.
Le furtif est un remix perpétuel
Le texte de pochette signé Alain Damasio, intitulé “Mixité”, donne une clé essentielle. Le furtif n’y apparaît pas comme une créature stable, mais comme une forme vivante capable de se composer avec son environnement : objets, déchets, restes, sons, matières abandonnées. Une touffe d’herbe, un sac plastique, des tessons, un bruit de rue : tout peut devenir organe, aile, peau ou pulsation.
Damasio rappelle que chaque furtif naît d’un son, d’une empreinte vibratoire, d’un “frisson”. Cette idée éclaire puissamment le disque. Le remix n’est plus seulement une technique musicale : il devient une manière d’exister. Transformer, absorber, désaxer, réassembler. Le furtif survit parce qu’il change de forme. La musique aussi.
Dans cette perspective, REM!XES ne prolonge pas l’œuvre : il la met en pratique. Il fabrique des organismes sonores à partir de fragments de scène, d’éclats électroniques, de rythmes industriels, de lueurs synthétiques et de fièvres analogiques.
Tracklist
Les Furtifs, émeute musicale [REM!XES] | Juin 2026
- 1. The Stealthy Ones (Ptôse Remix) - 04:27
- 2. Une grâce (Pacific 231 Remix) - 02:12
- 3. Menace prophylaxie niveau 6 (Judith Juillerat Remix) - 04:00
- 4. La ville est à nous ! (Herb Duncan Remix) - 04:31
- 5. Lueur ultramarine (Norscq Remix) - 04:12
- 6. Une clameur de sabbat (Thierry Zaboitzeff Remix) - 05:18
- 7. Un cri (Lefdup & Lefdup Remix) - 05:58
- 8. Obtempérez ! (Electronicat Remix) - 09:34
Huit pistes, huit métamorphoses
Ptôse ouvre le bal avec “The Stealthy Ones”, signal oblique et spectral, comme une transmission captée derrière un mur. Pacific 231 condense “Une grâce” en rituel métallique miniature. Judith Juillerat fait de “Menace prophylaxie niveau 6” une zone d’alerte, entre tension sanitaire et dérive mentale.
Herb Duncan transforme “La ville est à nous !” en charge électro-industrielle : le morceau devient une avenue nocturne où les corps avancent au rythme des machines. Norscq illumine “Lueur ultramarine” d’un bleu profond, presque liquide. Thierry Zaboitzeff ouvre “Une clameur de sabbat” comme un théâtre de forces archaïques. Lefdup & Lefdup font vriller “Un cri” vers une étrangeté ludique et inquiétante. Electronicat, enfin, étire “Obtempérez !” en longue transe d’insoumission : l’ordre répété finit par se dissoudre dans sa propre absurdité.
- ANECDOTE : Quand la parole s’efface, le furtif apparaît
Ces remixes partent de musiques composées pour accompagner une parole. Une fois la voix retirée, Palo Alto choisit de ne pas simplement prolonger les morceaux, mais de les abandonner à d’autres oreilles. Beau paradoxe : pour donner vie au furtif, il fallait accepter de le perdre.
Une pochette sous casque et sous acide
L’artwork de Kiki Picasso frappe par son ambiguïté. Les silhouettes policières y arborent des sourires trop larges, des couleurs trop vives, une joie presque monstrueuse. Casques blancs, boucliers rouges, visages fluorescents : l’ordre semble peint comme une hallucination administrative.
Sur le gatefold, le contraste entre la brutalité symbolique de l’uniforme et les gestes presque tendres, cœur dessiné avec les mains, poses frontales, sourires figés, crée un trouble fécond. L’image ne commente pas le disque : elle l’électrise. Elle dit que l’émeute peut aussi passer par le détournement des signes.
Un vinyle comme une pièce à conviction venue d’une émeute future : Palo Alto remet Les Furtifs en circulation, sous les couleurs acides de Kiki Picasso.
Dans les sillons, huit remixeurs prolongent le frisson initial jusqu’à faire de cette pochette gatefold un véritable laboratoire de métamorphoses sonores.
Un disque de remixes ? Plutôt une manifestation en huit déviations.
A propos de Palo Alto
Formé à Paris à la fin des années 1980, Palo Alto appartient à cette famille rare de groupes qui préfèrent les bifurcations aux carrières rectilignes. On les a croisés avec Scanner, Simon Fisher Turner, Ramuntcho Matta, J. G. Thirlwell/Foetus, Richard Pinhas ou Rhys Chatham ; on les a vus dialoguer avec Coil, Tuxedomoon, The Residents, Gilles Deleuze. Leur musique ne cherche pas la case : elle fabrique des passages.
Ici, Jacques Barbéri, Laurent Pernice et Philippe Perreaudin prolongent cette méthode : ne pas illustrer Damasio, mais lui ouvrir des conduits. Ne pas “mettre en musique” une émeute, mais en capter les flux, les torsions, les essaims.
Verdict du Solénopole
Les Furtifs, émeute musicale [REM!XES] est un disque de circulation : entre roman et concert, entre scène et studio, entre avant-garde historique et secousse contemporaine. Il ne raconte pas l’émeute ; il la recompose en signaux, en pulsations, en éclats. Un objet magnétique, turbulent, nécessaire pour celles et ceux qui savent que les mondes changent parfois d’abord par le son.
― Hublotone Records — Paris · Hublotone explore les marges musicales et célèbre les trajectoires obliques. Le label brouille les frontières, cultive l’étrangeté avec élégance et accompagne les œuvres qui préfèrent ouvrir des passages plutôt que suivre les routes balisées.



