Un mirage intime entre héritage tunisien et sound-design contemporain.
Une géographie intérieure
Le titre donne la clef : Chott. Un mot bref, minéral, presque sec, qui désigne une étendue salée, un paysage de seuil, ni tout à fait lac, ni tout à fait désert. Chez TAROUG, ce territoire devient une carte mentale. On n’y voyage pas en ligne droite : on y dérive par nappes, secousses, poussières, voix lointaines et battements de basse.
Déjà remarqué avec Darts & Kites, où les motifs du pavage de Penrose semblaient inspirer une musique de permutations infinies, Tarek Zarrug déplace ici son axe de recherche. La géométrie laisse place à la mémoire. Le dessin abstrait devient photographie brûlée. La construction demeure sophistiquée, mais elle semble désormais respirer au rythme d’un souvenir qui insiste.
Entre Quatrième Monde et mirage familial
Dans la Mission 247, nous évoquions Jon Hassell et les rives du Quatrième Monde. La référence n’est pas décorative : Chott partage avec cette idée d’une musique imaginaire, située entre tradition rêvée et futur primitif, un goût pour les zones hybrides. Field recordings, textures électroniques, instruments traditionnels et fragments vocaux y composent une matière mouvante, à la fois terrestre et hallucinée.
Mais TAROUG ne se contente pas d’exotiser le paysage. Il le ramène vers l’intime. Sur le morceau-titre, son père récite un poème arabe original. Sur “1995”, l’album laisse remonter des souvenirs d’enfance tunisienne. Ces présences familiales ne servent pas de simple archive : elles agissent comme des fantômes bienveillants, des points de chaleur dans une architecture sonore parfois vaste, parfois presque désertée.
TAROUG compose un désert intérieur, peuplé de voix familiales, de palmiers-machines et de mirages électroniques.
Tracklist
Chott | 27 mars 2026
- 1. Wehmut - 02:05
- 2. 1995 - 03:53
- 3. Cicada - 04:10
- 4. Najet - 06:00
- 5. Nakhla - 05:17
- 6. Saraab - 03:56
- 7. Sirocco - 03:39
- 8. Mides - 04:01
- 9. Miled - 04:33
- 10. Chott - 04:02
Le vinyle de Chott semble émerger d’un mirage : disque pâle comme une lune de sel, pochette traversée par le sable, la mémoire et les lignes fines d’un désert intérieur.
Dans cette œuvre-objet, TAROUG prolonge le souffle de l’album jusque dans l’image, entre silhouettes nomades, architectures effacées et horizons tunisiens recomposés par le rêve.
Le sable, la basse et les palmiers-machines
L’un des grands pouvoirs de Chott tient à sa capacité à transformer le paysage en sensation physique. “Saraab” et “Sirocco” ne décrivent pas la chaleur : ils la font onduler dans l’oreille. L’air se déforme, les contours tremblent, les fréquences basses paraissent soulever la poussière sous les pieds.
Sur “Nakhla”, TAROUG utilise des enregistrements de palmiers qu’il métamorphose en mouvements répétitifs. Le végétal devient mécanique, le mécanique redevient organique. On croit entendre des plantations du sud tunisien traversées par un moteur invisible, comme si les troncs, les feuilles et les machines agricoles partageaient le même pouls secret.
- ANECDOTE : Une pochette comme un mirage découpé
Pour l’artwork, TAROUG retrouve l’architecte et designer Marie Brosius. Ensemble, ils construisent un collage expérimental à partir d’anciennes photographies personnelles de Tunisie. La pochette prolonge admirablement le disque : ville effacée, figures minuscules, animal silencieux, grande lame minérale suspendue dans le ciel. On dirait une carte postale revenue d’un futur ancien, ou une mémoire familiale passée au révélateur du rêve.
Verdict du Solénopole
Chott est un disque de filiation et de trouble. Il ne cherche ni la carte postale ni la confession frontale. Il préfère les traces, les matières, les réverbérations. Chez TAROUG, la Tunisie n’est pas seulement un lieu d’origine : c’est un champ magnétique, une mémoire active, une étendue saline où le passé cristallise avant de se dissoudre à nouveau dans l’air chaud.
Le disque avance par contrastes : mélancolie minimaliste, intensité brute, basses profondes, halos mélodiques et voix presque spectrales. Quelque part entre Radwan Ghazi Moumneh et Badawi, TAROUG façonne un monde de poussières digitales, où l’électronique n’efface jamais la chair du souvenir.
Un album rare, sensoriel, profondément habité — à écouter comme on s’avance dans une lumière trop forte : lentement, les yeux mi-clos, jusqu’à ce que le paysage commence à chanter.
― Denovali — Pays-Bas · Label indépendant fondé en 2005, Denovali explore les zones fertiles entre électronique, ambient, jazz oblique et musiques expérimentales. Un écrin idéal pour les œuvres où le son, l’image et l’objet avancent ensemble.
A propos de Taroug
Taroug est le projet solo de Tarek Zarrug, batteur, producteur et compositeur germano-tunisien. Sa musique croise électronique expérimentale, field recordings, influences orientales, voix traitées et textures instrumentales organiques. Chott paraît chez Denovali, label indépendant allemand réputé pour ses croisements entre ambient, expérimental, jazz, électronique aventureuse et composition moderne.



