Le groove comme mirage, la transe comme architecture
Avec PRAED, le mirage n’est pas une fuite du réel : c’est une méthode. Depuis près de vingt ans, le duo formé par le Libanais Raed Yassin et le Suisse Paed Conca explore la zone de frottement entre le shaabi égyptien, l’électronique expérimentale, l’improvisation libre et l’électricité nerveuse des sons urbains. Sur Al Wahem — “l’illusion” — ce langage atteint une netteté troublante : non pas une musique confuse, mais une musique qui brouille volontairement notre manière d’identifier ce que l’on entend. Ce qui semblait repère devient mirage ; ce qui paraissait décor devient axe central.
Une musique qui fait dérailler la boussole
Le cœur de l’album repose sur une idée simple et redoutable : réorganiser des éléments familiers jusqu’à faire vaciller l’orientation de l’auditeur. Un rythme, une phrase de clarinette, une impulsion de synthé, une voix surgie en lisière, un motif samplé : PRAED agence ces matériaux comme on déplacerait des murs à l’intérieur d’une pièce sans toucher au plafond. Tout est là, mais plus rien n’occupe sa place attendue. Le duo travaille moins la surcharge que la perception : comment faire d’un groove un labyrinthe ? Comment transformer une répétition en phénomène d’optique ?
Cette force de dérèglement vient aussi du corps même du disque. Deux batteurs — Pascal Semerdjian et Ayman Zebdawi — agissent souvent comme une mécanique jumelle, serrée, vivante, respirante. Autour d’eux, les clarinettes, la basse électrique, les synthétiseurs, les samples et les cordes ne s’empilent pas : ils se glissent les uns dans les autres. On ne sait plus toujours si l’on entend une séquence électronique, une clarinette traitée, une percussion manuelle ou une boucle reconfigurée. Cette porosité n’est pas un effet de studio gratuit : elle est la véritable dramaturgie d’Al Wahem.
Chez PRAED, l’illusion n’est pas un voile posé sur le réel : c’est une technique pour en révéler les plis
Quatre pièces comme quatre chambres d’illusion
Le morceau-titre, “Al Wahem”, vaste ouverture de plus de dix-neuf minutes, impose d’emblée son régime de transe oblique. Une pulsation double y creuse le terrain pendant que les motifs de synthétiseur se ramifient, que la clarinette et la basse dessinent des points de passage, et que les voix de Raed Yassin et de Mayssa Jallad apparaissent comme des signaux humains dans une architecture en expansion. L’entrée des cordes élargit encore l’espace : non pour “symphoniser” le propos, mais pour lui donner une élasticité nouvelle, comme si la matière sonore s’étirait de l’intérieur.
Puis vient “Al Hathayan”, plus bref, plus serré, presque plus cruel dans sa manière d’aller droit au nerf. La clarinette de Paed Conca y oscille entre courbe mélodique et impulsion mécanique, prise dans des boucles qui apparaissent puis se retirent comme des objets entrevus derrière une vitre. Le darbouka d’Ayman Zebdawi y apporte quelque chose de minéral, de tactile, de terreux : une façon de rappeler que cette musique, même lorsqu’elle trouble les contours, garde les mains dans la poussière et dans la rue.
“Al Maraya” ouvre la face B comme une succession de portes. Les couches électroniques, les lignes de clarinette et la basse n’écrasent jamais l’espace ; elles lui donnent de la profondeur. On a l’impression que plusieurs pièces s’ouvrent les unes derrière les autres, que le morceau ne progresse pas seulement dans le temps mais dans l’épaisseur. Cette sensation évoque parfois les expansions de PRAED Orchestra!, mais ici la grandeur n’est jamais décorative : elle reste attachée au matériau de base, au moteur initial, à cette science du déplacement microscopique.
Enfin, “Assarab”, avec la participation du claviériste Amr Said, referme le disque en cercle plutôt qu’en conclusion. Les idées y reviennent, mutent, changent de peau. La dynamique est moins linéaire que sur le morceau-titre ; elle avance en spirales, par ressacs, par faux retours. On comprend alors ce que signifie vraiment le mot illusion chez PRAED : non pas une tromperie spectaculaire, mais une ambiguïté active. Ce que l’on croit reconnaître se transforme pendant qu’on l’écoute. La musique n’imite pas le mirage : elle en reproduit le mécanisme mental.
Tracklist
Al Wahem | 2026
- Al Wahem — 19:16
- Al Hathayan — 4:46
- Al Maraya — 13:22
- Assarab — 8:05
Beyrouth, le collage, la rue, l’endurance
Ce disque n’arrive pas de nulle part. PRAED s’inscrit dans une trajectoire commencée en 2006, au sein de la scène expérimentale beyrouthine, avec cette intuition féconde : le shaabi, dans sa rugosité, son humour acide, sa puissance populaire, pouvait devenir la base d’expérimentations beaucoup plus vastes. Les premières sorties sur Annihaya, puis le passage par Ruptured Sessions Vol. 5 – Live at Radio Lebanon en 2013, ont contribué à installer ce geste singulier. Les albums publiés ensuite sur Akuphone, les tournées en Europe, au Japon, en Afrique et au Canada, ainsi que l’aventure PRAED Orchestra!, ont élargi le champ sans jamais dissoudre le noyau dur du projet.
Ce qui frappe sur Al Wahem, c’est précisément cette maturité : PRAED ne cherche ni l’esbroufe, ni la complexité comme preuve d’intelligence. Le duo sait exactement quoi faire de ses matériaux, et surtout quoi ne pas en faire. Pas de démonstration. Pas de folklore décoratif. Pas d’avant-gardisme en vitrine. Seulement une musique qui avance avec décision, qui travaille la répétition comme une arme de déplacement, et qui parvient à rendre étrange ce que l’on croyait stable. C’est peut-être là sa plus belle réussite : faire entendre un langage immédiatement physique, mais impossible à épuiser d’une seule écoute.
Crédits essentiels
Enregistré et mixé par Fadi Tabbal aux Tunefork Studios à Beyrouth, avec des enregistrements et montages additionnels dans les studios de Paed Conca à Beyrouth et de Raed Yassin à Berlin. Les cordes ont été enregistrées par Raymond Khalifeh à Electra Audio Recording (Ballouneh, Liban). Mastering : Mark Gergis.
Un disque qui ne décrit pas l’illusion : il la fabrique
À l’heure où tant de musiques hybrides se contentent d’additionner des références, PRAED fait exactement l’inverse : il organise des frictions. Al Wahem ne juxtapose pas le shaabi, l’électronique, l’improvisation et l’énergie urbaine ; il les pousse à cohabiter jusqu’à ce qu’ils produisent un troisième état, instable, vibrant, presque optique. C’est un disque de transe, oui, mais une transe qui pense. Une musique charnelle, mais jamais prisonnière de l’effet. Une musique savante, mais qui n’a pas oublié la rue, la poussière, la tension, le mouvement.
Au fond, Al Wahem agit comme ces mirages qui ne trompent pas seulement l’œil, mais révèlent aussi la fatigue, le désir, l’état intérieur de celui qui regarde. PRAED nous place dans cette zone-là : un endroit où l’écoute devient mobile, inquiète, excitée, sans cesse réajustée. Et c’est peut-être pour cela que ce disque marque autant : il ne nous demande pas de le comprendre, il nous oblige à réapprendre à nous orienter.
A propos de PRAED
PRAED est le duo formé par Paed Conca et Raed Yassin. Depuis près de vingt ans, ils explorent le point de collision entre shaabi égyptien, électronique expérimentale et improvisation, en déconstruisant les riffs de claviers, les motifs de percussions urbaines et les réflexes de la musique populaire pour les réassembler en formes mouvantes, sarcastiques, intenses. Après Made in Japan (2012), The Fabrication of Silver Dreams (2016), Doomsday Survival Kit (2019), Kaf Afrit (2023) et les développements collectifs de PRAED Orchestra!, Al Wahem ramène le projet à une formule resserrée, mais d’une précision et d’une maturité impressionnantes.



