Une folk nocturne où le bleu devient une fièvre intérieure
Le bleu comme température de l’âme
Les prières indigo ne se récitent pas : elles s’échappent. Elles passent par le ventre, par les tempes, par cette zone imprécise où le désir, la fatigue, la mémoire et l’abandon parlent une langue plus ancienne que les mots. Chez The Wooden Wolf, l’indigo n’est pas une couleur décorative. C’est une heure. Une pression atmosphérique. Un état du sang quand il hésite entre la braise et le froid.
Dès “Flutter”, quelque chose bat dans la pénombre. Pas vraiment une aile, pas tout à fait un cœur : plutôt une vibration organique, une présence qui cherche son contour. Puis “Dunes” étire l’horizon, fait entrer du sable dans la voix, comme si l’espace désertique venait se déposer sur les cordes. L’album avance ainsi par déplacements sensibles, sans effets de manche, sans tapage inutile. Il ne cherche pas à impressionner : il cherche à atteindre.
Une folk de clair-obscur, où les cordes ne décorent pas les chansons : elles les tiennent debout, comme des nerfs tendus dans la nuit.
Une mise à nu sans théâtre
The Wooden Wolf, nom de scène du songwriter Alex Keiling, a toujours cultivé une folk de l’espace intérieur : vaste quand elle paraît minimale, sauvage quand elle semble murmurée, frontale quand elle se tient presque immobile. Né au large de Terre-Neuve d’une mère canadienne et d’un père alsacien, bercé par Leonard Cohen et Pink Floyd, il façonne depuis 2012 une œuvre où la solitude n’est jamais un décor, mais une matière première.
Après Songs of the Night Op. 7, enregistré pendant le premier confinement sur cassette avec un Tascam 4 pistes, et après la bande originale du film Nuptse, ce huitième opus prolonge une trajectoire nocturne tout en lui donnant une densité nouvelle. Ici, les cordes ne viennent pas seulement accompagner les chansons : elles les veinent, les griffent, les respirent. On les sent patientées, recommencées, assemblées comme des fragments de bois flotté récupérés après une tempête.
- ANECDOTE : des cordes enregistrées comme on veille un feu
L’album a été écrit et enregistré seul, chez lui. Les parties de cordes ont été captées individuellement, dans un travail long, patient, presque artisanal. Cette information change l’écoute : on n’entend plus seulement des arrangements, mais une succession de gestes, d’attentes, de reprises, de frottements. Comme si chaque corde avait été invitée séparément à venir hanter la pièce.
Cordes, fièvre et prières animales
Dans “Amok”, la folk semble quitter la cabane pour courir dans les sous-bois. “Black fire” allume une flamme sombre, presque paradoxale : un feu qui éclaire sans réchauffer totalement. Puis “Climbing”, plus bref, agit comme un passage vertical, une corde lancée vers un plafond de brume.
Mais c’est peut-être avec “Ephedrine” que l’album trouve l’un de ses points de tension les plus troublants : quelque chose accélère sous la peau, sans jamais céder au spectaculaire. The Wooden Wolf sait installer l’urgence dans la retenue. Il peut faire trembler une pièce sans hausser la voix, faire surgir une tempête dans une chanson qui semble d’abord tenir sur trois gestes.
La suite confirme cette science du clair-obscur. “Lick up my heart” porte dans son titre même une brutalité tendre, une image presque animale de l’amour et de la réparation. “Tanpura nights” ouvre un autre corridor, plus hypnotique, comme si l’album acceptait soudain de regarder vers l’Orient intérieur, non pas comme une carte postale, mais comme une résonance.
Tracklist
“Indigo Prayers” Op. 8 | Mai 2026
- 1. Flutter - 04:16
- 2. Dunes - 03:59
- 3. Amok - 03:50
- 4. Black fire - 04:28
- 5. Climbing - 02:23
- 6. Ephedrine - 06:36
- 7. Lick up my heart - 03:54
- 8. Tanpura nights - 05:14
- 9. Song for Joa - 05:31
- 10. Out of the night - 04:14
Une folk indigo, nue et hantée, qui transforme la solitude en chambre d’échos mystique.
Ce que l’on entend entre les chansons
On pourra penser à Jason Molina, Will Oldham, Dirty Three, parfois au dépouillement électrique d’un blues de chambre ou à une veillée folk filmée à la lueur d’un projecteur fatigué. Mais ces repères ne suffisent pas. The Wooden Wolf possède cette qualité rare : il donne le sentiment de chanter depuis un endroit que l’on connaît sans pouvoir le nommer.
Sa voix n’habille pas les morceaux, elle les expose. Elle porte les cicatrices et les éclaircies avec la même loyauté. Rien ne sonne ajouté. Rien ne vient briller pour lui-même. Même quand l’album se fait plus dense, il conserve cette impression d’os apparent, de vérité non polie.
― Pour les oreilles qui aiment Leonard Cohen, Jason Molina, Bonnie “Prince” Billy, Dirty Three, les folk songs hantées, les cordes habitées, les nuits lentes et les disques qui préfèrent la brûlure lente à l’éclat facile.
A propos de The Wooden Wolf
The Wooden Wolf est le projet d’Alex Keiling, songwriter né au large de Terre-Neuve, d’une mère canadienne et d’un père alsacien, nourri très tôt par Leonard Cohen et Pink Floyd. Depuis 2012, il développe une folk profondément sincère, minimale en apparence mais immense dans sa capacité d’occupation émotionnelle.



