Apprendre à nager dans ce qui nous traverse
Il existe des distances qui ne se mesurent pas en mètres. Entre l’endroit où les pieds touchent encore le sol et celui où le corps doit soudain faire confiance à l’eau, quelques centimètres peuvent contenir trente ans de peur.
Au printemps 2024, après un concert donné aux Açores (le 250e de sa carrière), Cécile Schott prend une décision longtemps différée : réapprendre à nager en mer. Installée à Barcelone depuis 2019, elle voyait chaque jour la Méditerranée lui rappeler cette frontière invisible. Elle contacte finalement un moniteur de nage en eau libre et découvre que le plus difficile n’est pas de parcourir les 250 mètres séparant du rivage, mais d’abandonner le fond.
Cette expérience irrigue entièrement Libres antes del final. Non comme le prétexte narratif d’un disque conceptuel, mais comme une nouvelle manière de penser le son, le corps et le temps. L’apprentissage devient une métaphore concrète : avancer dans un milieu instable, composer avec l’inconfort, respirer malgré le doute et accepter qu’aucune progression ne soit parfaitement linéaire.
Chez Colleen, la répétition devient un organisme : elle respire, doute et repart.
Un Moog jeté en eaux profondes
Chaque album de Colleen repose sur une contrainte instrumentale précise. Au fil de sa discographie, la multi-instrumentiste française aura fait parler des boîtes à musique, des synthétiseurs de poche, une viole de gambe ou des instruments à cordes issus de traditions anciennes. Ce choix de limiter volontairement la matière ne réduit jamais son horizon : il lui permet au contraire d’en explorer chaque fibre.
Pour Libres antes del final, elle confie l’ensemble du voyage au Moog Matriarch. Composées entre décembre 2024 et septembre 2025, puis enregistrées chez elle à Barcelone, les cinq pièces puisent dans la puissance tactile de ce synthétiseur semi-modulaire. Les oscillateurs ne produisent pas seulement des timbres : ils semblent déplacer des masses, ouvrir des passages et modifier la pression atmosphérique.
La musique a ensuite été réamplifiée dans la Casa Montjuic, l’un des lieux affectionnés par l’artiste. Diffusées dans l’espace puis enregistrées à nouveau, notamment au moyen d’une tête binaurale Neumann KU100, les compositions absorbent l’acoustique du bâtiment. Le son cesse alors d’être une surface plane. Il acquiert des murs, des angles, de la profondeur et une température.
Cette méthode donne au disque sa physicalité singulière : on n’écoute pas seulement les morceaux, on perçoit l’air qu’ils déplacent.
Tracklist
Libres antes del final | 20 Mars 2026
- 1. Mis armas se habían caído al suelo - 02:06
- 2. Puertas de mi cuerpo - 07:48
- 3. Antídoto - 06:29
- 4. Aguas abiertas - 13:05
- 5. Libres antes del final - 08:59
Cinq mouvements pour désarmer la peur
1. « Mis armas se habían caído al suelo »
« Mes armes étaient tombées au sol ». Tout commence par un abandon. Des signaux proches d’un sonar circulent sur une nappe d’orgue douce et légèrement trouble. Les défenses se déposent, la musique se laisse porter. En à peine deux minutes, Colleen installe un monde où renoncer au combat n’est pas capituler, mais rendre possible une autre forme de puissance.
2. « Puertas de mi cuerpo »
Les portes du corps s’entrouvrent sur une pulsation élastique. Le rythme rebondit, change de texture, se contracte puis s’élargit. Quelque chose apprend à circuler : le souffle, le sang, le désir de mouvement. La répétition n’est jamais enfermement ; elle agit comme l’exercice patient par lequel un geste longtemps impossible devient naturel.
3. « Antídoto »
Dans « Antídoto », les arpèges se heurtent à des variations de pulsation presque vertigineuses. La stabilité se dérobe, mais le morceau continue d’avancer. L’antidote promis par le titre ne supprime pas la peur : il empêche qu’elle gouverne tout le paysage.
4. « Aguas abiertas »
Avec ses treize minutes, « Aguas abiertas » constitue le cœur océanique du disque. Les strates s’épaississent, les intensités changent comme une lumière sous-marine. On croit parfois atteindre une zone calme avant qu’un courant plus profond ne modifie la trajectoire. Colleen y compose moins une étendue qu’un organisme immense, respirant à une échelle qui dépasse la nôtre.
5. « Libres antes del final »
Le morceau éponyme rassemble l’urgence du projet. La pulsation enfle, ondule et gagne en amplitude jusqu’à un dénouement d’une intensité inhabituelle dans l’œuvre de Colleen. Il ne s’agit pas de triompher de la fin, mais de refuser d’attendre celle-ci pour commencer à vivre autrement.
Un vinyle couleur lagon pour une musique qui transforme la peur en mouvement, le vertige en élan et chaque pulsation en vague intérieure. Avec Libres antes del final, Colleen nous invite à quitter le rivage, à lâcher prise et à reconquérir notre liberté avant que le temps ne se referme.
La liberté, ici, n’est pas l’absence de peur : c’est le moment précis où le corps cesse de lui obéir.
De la boîte à musique à la pleine mer
Au début de son parcours, Colleen cherchait déjà à rendre aux sons leur pouvoir d’étonnement. Elle faisait vibrer les peignes de boîtes à musique, détournait des mécanismes fragiles et refusait que sa musique soit réduite à une simple fonction « ambient ». Pour elle, l’écoute doit rester active.
Le Moog remplace aujourd’hui le métal miniature des boîtes, mais la démarche demeure tactile : toucher une matière sonore, éprouver ses résistances, découvrir ce qu’elle contient au-delà de son usage attendu. L’album ne rompt pas avec l’histoire de Colleen ; il l’élargit jusqu’à l’horizon.
- ANECDOTE : La mer comme professeur de composition
Cécile Schott raconte avoir mis davantage de temps à nager les premiers centimètres au-delà de sa zone d’appui qu’à parcourir ensuite plusieurs centaines de mètres. Ce paradoxe pourrait résumer l’album : nos prisons les plus solides sont parfois situées juste devant nous, à une distance dérisoire, là où le connu cesse sans que l’inconnu ait encore pris forme.
Colleen — L’art de faire respirer la matière sonore
Sous le nom de Colleen, la compositrice et multi-instrumentiste française Cécile Schott construit depuis plus de vingt ans une œuvre aussi patiente qu’aventureuse. Chaque album naît d’un cadre instrumental précis, boîtes à musique, viole de gambe, cordes anciennes, synthétiseurs, qu’elle explore jusqu’à en révéler les replis les plus inattendus.
Sa musique ne cherche jamais l’effet gratuit : elle transforme le détail en paysage, la répétition en mouvement et la contrainte en espace de liberté. À la fois tactile, organique et profondément intérieure, elle exige une écoute attentive, loin de toute simple fonction décorative.
De ses premiers travaux fondés sur les boucles et les échantillons jusqu’aux architectures électroniques du Moog Matriarch, Colleen poursuit la même quête : redonner aux sons leur pouvoir d’étonnement, comme s’ils surgissaient pour la première fois. Une musique de précision et de vertige, où l’intime prend soudain des dimensions immenses.
L’image — Une liberté à hauteur d’eau
La photographie de Luis Torroja montre une nageuse minuscule au milieu d’une mer presque minérale. Le corps paraît traverser une étendue faite de milliers de fragments lumineux, comme si l’eau avait été gravée, rayée ou transformée en matière sonore. Le vaste espace bleu pâle laissé au-dessus de l’image agit comme une respiration. Même le vinyle turquoise semble prolonger cette immersion, objet liquide échappé de la pochette.
― Thrill Jockey — Chicago · Fondé en 1992 par Bettina Richards, ce label est devenu l’un des grands refuges américains des musiques indépendantes, aventureuses et inclassables. Du post-rock à l’électronique expérimentale, le label défend depuis plus de trente ans des artistes libres, loin des formats imposés et des frontières esthétiques.



