La musique comme machine à dérégler le réel
Entrer dans Borges, c’est accepter une règle assez simple : ne pas chercher immédiatement la sortie.
Tout semble pourtant parfaitement maîtrisé. Six compositions, des formes lentes, des matières aérées, une écriture d’une grande précision. Mais très vite, quelque chose se déplace. Une texture familière devient étrangère, une profondeur apparaît derrière une autre, un motif que l’on croyait saisir disparaît avant d’avoir livré sa logique. L’album avance ainsi, non pas en ligne droite, mais par glissements successifs.
Haslinger et Wittman ne cherchent donc pas à « mettre Borges en musique ». Proposition beaucoup plus intéressante : ils imaginent ce que pourrait être une musique soumise aux lois de Borges.
Une musique où le réel possède plusieurs versions. Où le temps peut bifurquer. Où un détail minuscule contient potentiellement un paysage entier. Où l’auditeur finit par se demander si ce qu’il entend était déjà là quelques secondes auparavant ou s’il vient seulement de l’inventer.
Et soudain, la célèbre phrase de Borges prend une autre dimension : « Les pentes de la musique, la plus docile des formes du temps. » Sur cet album, la musique n’est peut-être pas si docile que cela. Elle semble plutôt avoir appris à plier le temps pour mieux nous y perdre.
Borges ne met pas la littérature en musique. Il transforme l’écoute en littérature invisible.
Tracklist
Borges | 11 juillet 2026
- 1. Elogio de La Sombra- 07:52
- 2. Fictions - 05:27
- 3. Orbis Tertius - 06:50
- 4. Aleph - 06:06
- 5. Labyrinths - 09:13
- 6. Uqbar - 06:23
Six pièces, six chambres de l’infini
« Elogio de la Sombra » ouvre le disque dans une pénombre où chaque détail gagne en relief. L’ombre n’y est pas absence de lumière, mais profondeur supplémentaire.
« Fictions » resserre l’espace. Ce que l’on entend paraît à la fois concret et imaginaire, présent et déjà souvenir. Chez Haslinger et Wittman, le son ne décrit pas : il installe le doute.
Avec « Orbis Tertius », le disque déplace ses coordonnées. Ceux qui connaissent Borges penseront à Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, ce monde fictif si minutieusement décrit qu’il menace de contaminer le réel. La pièce procède presque ainsi : par superpositions patientes, elle fabrique un territoire qui réclame progressivement sa propre existence.
« Aleph » joue sur une autre vertigineuse idée borgésienne : le point où tous les lieux du monde pourraient être perçus simultanément. La musique ne cherche pas à tout montrer ; elle suggère qu’une infinité de perspectives pourrait tenir dans quelques mouvements et quelques halos.
Puis vient « Labyrinths », la pièce la plus longue. Neuf minutes sans effet spectaculaire : on avance sans savoir si l’on progresse, si l’on revient sur ses pas ou si le paysage s’est simplement déplacé autour de nous.
Enfin, « Uqbar » referme l’album sans véritablement le conclure. Comme souvent chez Borges, la sortie ressemble à une nouvelle entrée. Le livret confirme ce parcours en six pièces, de cinq à neuf minutes.
NOION Music, nouveau label fondé par Paul Haslinger et Christian Wittman, fait du son un territoire d’exploration plutôt qu’un genre à respecter. Ambient, minimalisme, drone et musique contemporaine s’y rencontrent autour d’un même principe : laisser respirer l’espace, le silence et l’écoute.
Ni électronique, ni acoustique : une matière en suspension
Classer Borges serait presque le trahir. On y retrouve l’ambient, mais débarrassée de toute fonction décorative ; des gestes électroacoustiques, des résonances contemporaines, parfois une densité cinématographique, parfois le goût du vide.
Paul Haslinger, ancien membre de Tangerine Dream, sait depuis longtemps faire communiquer électronique et écriture orchestrale. Christian Wittman, membre fondateur de Lightwave, travaille à la frontière de l’ambient, du minimalisme et d’un classicisme atmosphérique. Le livret rappelle ces trajectoires parallèles, devenues ici langue commune.
Ce qui compte n’est pourtant pas l’addition de leurs CV, mais leur écoute mutuelle. Borges ne ressemble jamais à deux compositeurs juxtaposés : c’est une seule matière, lente, organique, presque minérale.
- ANECDOTE : Paris, Los Angeles… et Buenos Aires en filigrane
Borges a été enregistré et produit entre Nina Studio à Paris et Large Array à Los Angeles, de juillet 2025 à mars 2026 ; Haslinger assure également le mixage et le mastering. L’artwork est signé Axel Le Roy et la couverture reprend une photographie de Borges réalisée en 1963 par Alicia d’Amico.
Le visuel prolonge intelligemment le disque : Borges penché sur sa feuille, prisonnier d’une géométrie blanche découpée dans le sépia, puis, dans le livret, ce labyrinthe vu d’en haut qui ressemble autant à un plan qu’à un cerveau. L’objet graphique ne décore donc pas l’idée de l’album : il la continue.
Deux studios, deux continents, un écrivain argentin, un compositeur autrichien et un musicien français : le labyrinthe existait déjà avant la première note.
À propos de NOION : commencer par l’espace
Avec Borges et son album jumeau Mallarmé, Haslinger et Wittman inaugurent NOION Music, label né de quatre décennies d’amitié, de collaborations et de circulation entre l’Autriche, la France et la Californie. Son horizon : une musique indépendante et expérimentale, de l’ambient au drone et à la musique classique contemporaine.
Une idée résume particulièrement bien le projet : considérer le son comme un champ d’expérience plutôt que comme un point focal. Ne pas dire à l’auditeur où regarder ; construire un espace assez riche pour qu’il choisisse lui-même où se perdre.
Quand l’écoute devient un labyrinthe
Borges n’illustre pas une œuvre littéraire : il transforme l’écoute elle-même en problème de perception.
C’est peut-être là sa réussite la plus troublante. Même sans connaître intimement Borges, on ressort avec l’envie d’ouvrir ses livres, non pour y chercher l’explication de la musique, mais pour prolonger sa sensation : celle d’un monde légèrement déplacé, où le temps possède plusieurs couloirs et où chaque silence pourrait dissimuler une autre pièce.
― Repères — Borges, Paul Haslinger & Christian Wittman — NOION Music, NOI1020 — paru le 11 juillet 2026.
Écouter cet album, c’est accepter qu’un même son puisse mener à plusieurs mondes.
Deux trajectoires, un même goût pour les zones intermédiaires
Paul Haslinger vient d’un territoire où l’électronique n’a jamais été une fin en soi, mais un moyen d’élargir l’espace musical. Ancien membre de Tangerine Dream, le compositeur autrichien a développé au fil de ses albums solo et de ses musiques pour l’image une écriture où synthèse, matière orchestrale et tension cinématographique cohabitent sans hiérarchie. De Exit Ghost à ses nombreuses bandes originales, il travaille moins la démonstration que la profondeur : faire naître un climat, déplacer une perception, laisser le son agir avant même qu’on l’identifie.
Christian Wittman, membre fondateur de Lightwave, suit depuis des décennies une voie tout aussi singulière, à la lisière de l’ambient, de l’électronique expérimentale, du minimalisme et d’une forme de classicisme atmosphérique. Sa musique privilégie les espaces ouverts, les textures patientes, les glissements presque imperceptibles. Là où d’autres construisent des morceaux, Wittman semble volontiers construire des lieux.
Réunis au sein de NOION Music, les deux artistes ne cherchent donc pas à additionner deux univers, mais à faire apparaître un troisième espace : une musique sans frontières nettes, où l’électronique, l’acoustique, le silence et la mémoire deviennent les matériaux d’une même architecture sonore.



