La pop prend le métro vers une planète oblique
Un message envoyé dans le vide... et quelqu’un répond
À l’origine, Nick Daly n’a ni légende à défendre ni carnet d’adresses intimidant. Il possède surtout des morceaux et l’audace de les faire écouter à Sean O’Hagan. Le quasi-inconnu contacte le fondateur des High Llamas, ancien compagnon de route de Stereolab, et obtient mieux qu’un avis : une invitation à Londres.
Cinq jours au studio Press Play transforment cette correspondance en laboratoire. Daly et O’Hagan écrivent, improvisent et enregistrent sous le regard technique d’Andy Ramsay, batteur de Stereolab. Le chaos devient une méthode : guitares, basses, synthétiseurs, boîtes à rythmes, percussions et effets ne cherchent pas la perfection géométrique, mais la trajectoire imprévue.
- ANECDOTE ORBITALE
Bernard Grancher raconte avec amusement que plusieurs labels ont peut-être décliné le projet avant qu’Astra Solaria ne dise oui. Surtout, le label ne s’est pas contenté d’ouvrir sa porte : il a ajouté des pièces à la fusée, en proposant les voix et les textes de Nina Savary (Astrobal), Sophie Thibaud (The Operator).
Une pop qui cartographie les interférences
Six morceaux, plusieurs gravités
Le vinyle — référence ASR022 — ne raconte pas une histoire linéaire. Il construit une cosmologie de six titres où chaque morceau modifie la pesanteur du précédent.
« Bozeman’s Simplex » ouvre le disque dans un climat de pop mentale, tendre et légèrement déréglée. La voix de Nina Savary y fait surgir pluie, radio, rideau rouge et madeleines, comme si la mémoire envoyait des diapositives depuis une pièce voisine. La chanson possède la douceur étrange d’un film familial projeté dans une station spatiale abandonnée.
Avec « Metro-Bulot-Dodo », Sophie Thibaud transforme la routine urbaine en transmission intergalactique. Des chiffres établissent la communication, puis le réseau vacille. Le métro devient « fil-vaisseau », la voix traverse un faisceau et l’amour prend une forme elliptique. Sous ses allures electro-pop, le morceau décrit notre époque : connectée partout, présente nulle part.
La pièce-titre, « Planetary Motivations », flotte dans une électronique lumineuse et inquiète. Ses paroles regardent la Terre dériver sous un ciel privé de feu ; l’avenir y fut « de velours », formule magnifique parce qu’elle conjugue promesse et disparition. Daly, O’Hagan et Ramsay fabriquent ici une pop sans plafond, observant le monde depuis une fenêtre orbitale.
« Rotacion », instrumental, remet les corps en mouvement. Puis « Plastic Underground » change de peau autour de sa troisième minute : l’expérimentation s’ouvre sur une pop lo-fi où passé, vieillesse, enfance et futur se télescopent. « La lenteur speed » et « la fusée du temps qui ne passe plus » condensent le paradoxe du disque : avancer très vite dans un monde immobilisé.
Enfin, le « Tim Gane Metro Planetary ReMix » ne clôt pas vraiment l’EP ; il déplace la sortie. Le cofondateur de Stereolab réorganise la matière comme un architecte motorik, laissant les motifs circuler sur des rails secondaires.
Tracklist
Planetary Motivations | 8 Juillet 2026
- 1. Bozeman's Simplex - 04:15
- 2. Metro-Bulot-Dodo - 06:08
- 3. Planetary Motivations - 05:00
- 4. Rotacion - 04:09
- 5. Plastic Underground - 05:01
- 6. Tim Gane Metro Planetary ReMix - 06:03
- 7. Planetary Motivations (Galaxy Electric Remix) - 05:00
- 8. Planetary Motivations - Future Children Planet Dub Remix 06:39
- 9. Planetary Motivations - Death And Vanilla Remix - 04:10
- 10. Planetary Motivations - Death and Vanilla "New Age" Remix - 04:16
Le disque possède plusieurs lunes
Les remixes comme réalités parallèles
La version numérique prolonge l’objet avec quatre relectures de « Planetary Motivations ». The Galaxy Electric l’envoie dans une rétro-science-fiction saturée de synthétiseurs, entre bandes magnétiques, exotica et salon cosmique. Future Children l’entraîne vers un dub illbient : basses profondes, échos industriels et mégalopole nocturne, comme un signal de DJ Spooky retrouvé sur une cassette de 1996.
Death and Vanilla propose deux versions, dont une dite « New Age ». Le groupe suédois enveloppe la chanson de sa brume analogique, entre library music, psychédélisme, motorik et utopie mélancolique. Ces remixes ne décorent pas l’EP : ils prouvent que sa matière peut changer d’état sans perdre son noyau.
Les remixes ne tournent pas autour du disque ; ils révèlent les planètes invisibles de son système.
Nick Daly tient enfin entre ses mains le premier chapitre de Diagonals : un sourire à peine contenu, un vinyle bien réel et même un témoin félin pour certifier l’instant. Avec Planetary Motivations, la fierté n’a rien d’exagéré : ce premier disque est une réussite aussi singulière que lumineuse.
Astra Solaria, constellation familiale
Le label rouennais agit ici comme un accélérateur de rencontres. Nina Savary prête sa voix aux titres 1, 3 et 5 ; Sophie Thibaud écrit et chante « Metro-Bulot-Dodo » ; Astrobal intervient sur les textes et la production vocale ; Flore Kunst signe ce voyageur sans visage avançant vers des formes démesurées.
Sur la photo du vinyle, Nick Daly tient le disque devant lui, casquette Diagonals vissée sur la tête, tandis qu’un chat observe la scène depuis le canapé. L’image ramène l’aventure à sa juste échelle : derrière les planètes, les réseaux et les grands noms, il y a un homme dans son salon, heureux qu’un message envoyé un jour ait trouvé sa destination.
Repères
Paru le 8 juillet 2026 chez Astra Solaria Recordings, Planetary Motivations porte le numéro de catalogue ASR022. Le vinyle 12 pouces est limité à 200 exemplaires. Écrit par Nick Daly et Sean O’Hagan, produit par le duo et enregistré à Londres par Andy Ramsay, cet EP ne ressemble pas à une destination finale. Il ressemble à un départ qui aurait déjà trouvé ses compagnons de voyage.
― Astra Solaria — Rouen · Fondé par Bernard Grancher, ce label cultive une ligne éditoriale aussi curieuse qu’inclassable, à la croisée de la pop expérimentale, de l’électronique rétrofuturiste et des musiques imaginaires. Plus qu’un simple label, Astra Solaria agit comme une famille créative : il provoque des rencontres, encourage les collaborations et offre un refuge aux projets singuliers que les circuits traditionnels hésitent parfois à accueillir.
Le futur de Diagonals ne brille pas : il grésille, dérive et respire.
A propos de Diagonals
Diagonals n’est pas tout à fait un groupe, encore moins un simple pseudonyme : c’est un atelier pop à géométrie variable imaginé par Nick Daly. Son principe tient dans le nom même du projet : éviter les chemins trop droits, relier des points éloignés et laisser chaque collaboration déplacer l’angle de vue.
Sa musique procède par assemblages délicats : mélodies immédiates, textures analogiques, pulsations mécaniques, voix françaises et détails sonores qui semblent provenir d’une autre époque. Diagonals aime les zones intermédiaires, là où la chanson rencontre le laboratoire, où la nostalgie devient matière neuve et où l’électronique conserve une chaleur profondément humaine.
Plus qu’une formation figée, le projet fonctionne comme une plateforme ouverte, capable d’accueillir musiciens, chanteuses, auteurs et remixeurs sans perdre son identité. Une identité encore jeune, mais déjà très nette : celle d’une pop savante sans raideur, rêveuse sans mollesse, toujours prête à changer de direction au moment où l’on croit avoir compris sa trajectoire.



