Le présent, cette chose déjà disparue
Le titre contient tout le vertige : ce qui est proche s’éloigne, ce qui paraît perdu continue d’habiter le premier plan. Dans Close Up and Far Away, la distance n’est pas géographique. Elle est temporelle, affective, presque optique. Elle naît au moment précis où une présence devient souvenir, où une scène familière bascule de l’autre côté du temps sans avoir changé de forme.
Bob Holroyd et Simon Painter ont conçu ces cinq pièces instrumentales comme une réflexion sur la mortalité. Tous deux évoquent des épreuves traumatiques et la perte d’êtres chers : ces fractures instantanées après lesquelles le bonheur, la stabilité ou la simple continuité du quotidien semblent brusquement repoussés à l’horizon. Leur question — « si ce n’est pas maintenant, quand ? » — devient ainsi le moteur profond de l’EP, sorti le 31 juillet 2026 dans le cadre de Real World X, initiative de Real World Records dédiée aux projets échappant au format traditionnel de l’album.
Une musique qui agrandit la seconde
Ici, l’ambient ne cherche ni à meubler l’espace ni à anesthésier le monde. Elle ralentit notre regard intérieur. Les pièces se déploient progressivement, laissant aux résonances le temps de devenir des lieux. Piano et claviers ne racontent pas une histoire linéaire : ils installent des profondeurs de champ, comme si chaque accord possédait son avant-plan, sa brume et son point de fuite.
La pochette traduit magnifiquement cette instabilité. Une masse rouge semble traverser l’image, à la fois nuage, blessure, empreinte et mouvement arrêté. Les noms et le titre se superposent en larges caractères, mais leur lisibilité se dérègle : voir de près ne signifie plus comprendre davantage. L’œil avance, recule, refait la mise au point. La musique agit de même, transformant l’écoute en chambre d’échos où l’intime prend soudain des dimensions panoramiques.
Une musique pour regarder le présent devenir souvenir.
Tracklist
Close Up and Far Away | 31 juillet 2026
- 1. Close Up and Far Away – 05:01
- 2. All Over Again – 03:28
- 3. A Tear in the Sky – 04:20
- 4. Unquiet Mind – 04:13
- 5. A Change of Perspective – 04:33
Cinq stations dans le paysage du temps
La pièce-titre, Close Up and Far Away, ouvre ce jeu de distances. Elle pose l’espace mental de l’EP : celui d’un présent observé au moment même où il commence à nous échapper.
All Over Again suggère moins un recommencement intact qu’un retour altéré. Refaire n’est jamais répéter : entre deux passages, celui qui écoute a déjà changé.
Avec A Tear in the Sky, la tristesse gagne une échelle presque atmosphérique. La larme n’appartient plus seulement à un visage ; elle devient fissure dans le décor, météo intérieure projetée au-dessus de nous.
Unquiet Mind resserre la focale. Après l’immensité, voici l’agitation invisible : pensées qui reviennent, souvenirs qui refusent de se tenir tranquilles, conscience incapable de fermer ses propres fenêtres.
Enfin, A Change of Perspective n’apporte pas de résolution spectaculaire. Son titre indique plutôt un déplacement : la réalité reste la même, mais l’angle depuis lequel nous la regardons a bougé. Et parfois, ce léger écart suffit à rendre l’air de nouveau respirable.
- ANECDOTE : Le synthétiseur porté autour du cou
À seize ans, Simon Painter assemble un synthétiseur monophonique à partir d’un kit. Après de longues heures de soudure, la machine fonctionne. Plus tard, il la démonte puis la modifie afin que le clavier puisse être porté autour du cou sur scène, relié par un câble à la partie contenant les potentiomètres. Cette scène primitive résume bien son parcours : fabriquer d’abord l’outil, puis découvrir ce qu’il permet d’imaginer.
Aujourd’hui encore, son studio est installé dans un garage avec, au fond de la pièce, un chien apparemment très réceptif aux séances d’écoute.
Deux architectes de l’immersion
Bob Holroyd développe depuis plusieurs décennies une œuvre ambient et expérimentale nourrie de voyages, de cultures sonores multiples et d’un goût marqué pour les paysages cinématographiques. Sa musique a circulé du disque à l’écran, des planétariums aux installations, et a été réinterprétée par Four Tet, Coldcut, Mogwai, Steve Roach ou Nitin Sawhney. Il a également composé pour le documentaire Living in the Future’s Past, produit et raconté par Jeff Bridges.
Simon Painter possède, lui aussi, une longue expérience de la musique d’illustration et de la production. Il a travaillé avec Carter USM — jusqu’à un album numéro un enregistré notamment dans un garage et au mythique Manor — et a composé pendant vingt ans pour la couverture britannique du Tour de France. Ensemble, Holroyd et Painter prolongent leur collaboration par des performances audiovisuelles associant compositions évolutives et images conçues sur mesure, afin que le son puisse être vécu aussi bien dans l’intimité qu’à une échelle immersive.
Le regard solidement ancré dans le présent, Bob Holroyd semble déjà à l’écoute de ces paysages intérieurs et lointains que le son révélera bientôt, entre mémoire suspendue, silence habité et horizons en mouvement.
Dans l’intimité de son studio, Simon Painter façonne patiemment des architectures sonores où chaque texture devient matière, chaque silence profondeur, et chaque écran une fenêtre ouverte sur des paysages encore invisibles.
Le présent est peut-être la distance la plus courte entre une apparition et un souvenir.



