Donn/Dubh : le vent, la mémoire et la couleur des fantômes
Le point de départ pourrait tenir dans une vieille cosmologie : dans certains textes celtiques du Xe siècle, les directions du vent sont associées à des couleurs. Fasciné par cette cartographie symbolique, Arun Sood a passé plusieurs années à rechercher la présence des couleurs dans les archives du chant gaélique avant d’en remodeler les mélodies. De cette archéologie poétique naît Donn/Dubh — Brun/Noir — douze compositions dans lesquelles drones d’instruments écossais, basses profondes, guitares abrasives, nappes électroniques et paysages ambient se télescopent sous la production d’Alastair Smith.
La pochette elle-même semble fournir le mode d’emploi : un paysage couleur de tourbe, quelques silhouettes animales, des flèches pointant vers un horizon impossible à fixer. Plus qu’une illustration, une sorte de rose des vents pour territoire mental.
Une musique dont la couleur dominante pourrait être celle de la terre après la pluie.
« Brown Hebrideans » : habiter plusieurs lignées
Sood et Morrison se définissent comme des « Brown Hebrideans », des « Hébridiens bruns ». L’expression possède ici une portée bien plus profonde qu’un simple jeu chromatique. Leurs histoires familiales mêlent héritages gaéliques, écossais, jamaïcains et indiens ; elles leur permettent d’interroger une tradition dont ils sont simultanément héritiers, visiteurs et agents de transformation.
Angeline Morrison avait déjà magnifiquement déplacé les frontières du récit folk avec The Sorrow Songs: Folk Songs of Black British Experience ; Arun Sood, de son côté, explorait dans Searching Erskine la mémoire de Vallay, île abandonnée d’où venait sa grand-mère, à travers field recordings, cordes, électronique et bandes magnétiques. Ici, leurs démarches ne s’additionnent pas : elles fusionnent.
- ANECDOTE : Quand l’archive cesse d’être poussiéreuse
L’un des moments les plus saisissants est Òran Molaidh. Un enregistrement datant de 1952, où l’on entend l’oncle de Sood chanter un psaume, se retrouve enveloppé de violoncelles, de synthétiseurs et d’une tension orchestrale presque tectonique. Le document familial ne joue plus le rôle de témoignage : il devient présence. Le passé ne s’écoute plus derrière une vitre ; il entre dans la pièce.
C’est précisément là que Donn/Dubh devient passionnant : la tradition n’y est jamais restaurée à l’identique. Elle est fragmentée, irradiée, recontextualisée.
Tracklist
Donn/Dubh | Août 2026
- 1. A Rìbhinn a Bheil Cuimhn' Agad - 05:07
- 2. Diarmaid Buidhe Donn - 01:52
- 3. Òran Molaidh - 05:26
- 4. Teann A-nall Mo Chailin Donn - 01:56
- 5. Saltair na Rann - 03:26
- 6. Tha Mi Sgìth - 03:08
- 7. Gruagach Og An Fhuilt Bhain - 03:40
- 8. ’S i an taobh geal donn a rug a mac dhomh - 04:22
- 9. Mo Nighean Donn As Bòidhche - 04:11
- 10. Mo Mhàthair - 01:38
- 11. Ailein Duinn - 04:04
- 12. Bu Chaomh Leam Bhith Mireadh - 04:24
Du battement spectral au folk horrifique
Dès A Rìbhinn a Bheil Cuimhn’ Agad, Morrison lance une question qui semble traverser plusieurs siècles : « Fille brune, m’entends-tu ? » Sa voix grave flotte au-dessus d’un piano fragile tandis qu’une basse pulse comme un cœur entendu à travers un mur. Flûtes réverbérées, rythme lent, chant traité : quelque chose avance dans la brume sans que l’on sache exactement quoi.
Puis les climats se déplacent sans cesse.
Teann A-nall Mo Chailin Donn, ancienne chanson de l’île d’Uist, dérive dans une électronique translucide presque cinématographique. Mo Nighean Donn As Bòidhche enveloppe la voix de Morrison dans un balancement doucement hypnotique. À l’inverse, Tha Mi Sgìth transforme les voix des filles de Sood en comptine inquiétante : une ronde d’enfants entendue trop tard dans la nuit, quelque part entre rêve pastoral et cérémonie oubliée.
Et lorsque Allein Duinn apparaît, le paysage se refroidit brusquement : drones, scintillements métalliques, présence vocale sans mots… une sorte de John Carpenter égaré sur une plage des Hébrides. La conclusion, Bu Chaomh Leam Bhith Mireadh, laisse derrière elle des grincements presque navals, comme si le disque achevait sa traversée dans la coque d’un bateau pris dans une mer noire.
Angeline Morrison, voix habitée de Donn/Dubh, prolonge dans sa musique ce dialogue intime entre mémoire, terre et éléments. Ici, face à la mer, l’autoharpe serrée contre elle, elle semble déjà écouter les fantômes et les chants anciens qui traversent l’album.
Mille ans dans le vent
Le matériau conceptuel de l’album remonte notamment au Saltair na Rann, ensemble de textes celtiques du Xe siècle associant récit sacré, cosmos et couleurs des vents. Mille ans plus tard, Sood et Morrison n’en proposent pas une reconstitution : ils utilisent cette idée comme une machine à fabriquer du présent.
Arun Sood explore les zones de friction entre mémoire, territoire et expérimentation sonore, faisant du folk une matière mouvante plutôt qu’un héritage figé. Dans Donn/Dubh, ses collages, drones et textures électroniques ouvrent des passages où les Hébrides semblent dialoguer avec un futur encore à inventer.
Ce disque ne modernise pas la tradition : il lui rend son pouvoir d’étrangeté.
Ne surtout pas appuyer sur “Shuffle”
Donn/Dubh réclame quelque chose devenu presque subversif : du temps.
Il vaut mieux l’écouter comme une seule longue traversée, sans picorer ses morceaux, sans lecture aléatoire, sans téléphone venant perforer l’atmosphère toutes les trente secondes. L’album fonctionne par contamination : un drone laissé par une pièce semble modifier la couleur de la suivante ; une voix entendue auparavant revient comme un souvenir dont on ne sait plus s’il nous appartient.
Un disque qui laisse la porte ouverte
Il serait tentant d’expliquer Donn/Dubh jusqu’à épuisement : références gaéliques, mythologies, généalogies, géographie, techniques de production. Ce serait pourtant lui retirer une partie de son pouvoir.
Car Sood, Morrison et Alastair Smith ont surtout construit une formidable fabrique à visions. Chacun peut y projeter ses propres fantômes, ses propres paysages et ses propres lignées.
Sorti le 7 août 2026 sur Real World X, notamment dans une superbe édition limitée en vinyle couleur terre, Donn/Dubh n’est pas seulement un disque sur la mémoire. C’est un disque qui demande ce que nous faisons de celle-ci lorsqu’elle revient nous parler.
Et parfois, dans la basse, elle frappe encore.
L’édition vinyle couleur terre de Donn/Dubh prolonge jusque dans l’objet la palette minérale et organique imaginée par Arun Sood et Angeline Morrison. Un disque qui semble avoir absorbé la tourbe, le vent et les ombres des Hébrides avant de les restituer en sillons.
A propos de Arun Sood & Angeline Morrisson
Écrivain, musicien, artiste et universitaire écossais d’origine indienne, Arun Sood développe une œuvre à la croisée du son, de l’image et du texte. Né à Aberdeen d’une mère des Highlands de l’Ouest et d’un père pendjabi, il explore la mémoire culturelle, les identités diasporiques et les liens entre héritage intime, histoire coloniale et territoires. Son premier album solo, Searching Erskine (2022), mêlait field recordings, cordes, électronique et boucles de bandes dans un ambient-folk spectral salué par The Guardian. Installé dans le sud du Devon, il enseigne aujourd’hui les littératures mondiales à l’Université d’Exeter, tout en poursuivant ses recherches artistiques et musicales.
Chanteuse, multi-instrumentiste et compositrice, Angeline Morrison est l’une des voix les plus singulières du folk britannique contemporain. Entre wyrd folk, psych-folk, soul, mythologie et folklore, elle réinvente les traditions avec une écriture profondément sensible, attentive aux mémoires effacées et aux présences ancestrales. Son album majeur The Sorrow Songs: Folk Songs of Black British Experience (2022) redonne une voix aux histoires oubliées de la présence noire en Grande-Bretagne et fut désigné album folk de l’année par The Guardian. Sa musique, artisanale et envoûtante, conjugue mémoire, merveilleux, douceur et puissance narrative.



