Pochette de l'album "Mount Analogue" par Bill Laswell & P.ST

BILL LASWELL & P.ST

Mount Analogue

ambientelectrosoundtracks
Label

Sub Rosa

Origine

USA

Année de sortie

2026

Pochette de l'album "Mount Analogue" par Bill Laswell & P.ST

BILL LASWELL & P.ST

Mount Analogue

ambientelectrosoundtracks
Label

Sub Rosa

Pays

USA

Année de sortie

2026

BILL LASWELL & P.ST | Mount Analogue

Un sommet noyé dans la brume, des lignes translucides qui semblent indiquer plusieurs chemins possibles, puis cette question laissée par René Daumal comme une balise : « Et vous ? Que cherchez-vous ? » Avec Mount Analogue, Bill Laswell et P.ST ne mettent pas simplement un texte en musique. Ils bâtissent autour du roman inachevé de Daumal une architecture sonore où littérature, improvisation, électronique, mystique et cinéma communiquent par des passages secrets. Deux longues ascensions dominent l’ensemble : la première collective et presque orchestrale, la seconde confiée à la guitare solitaire d’Henry Kaiser. Au bout du voyage, aucun panorama définitif. Seulement cette impression rare d’avoir avancé vers un lieu que la musique rend perceptible sans jamais le révéler tout à fait.

Une montagne qu’on ne peut atteindre qu’en changeant de regard

Publié à titre posthume en 1952, Le Mont Analogue occupe une place singulière dans l’œuvre de René Daumal. Son sous-titre — Roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques — annonce déjà la méthode : emprunter les outils du récit d’expédition pour s’aventurer ailleurs.

Un petit groupe part à la recherche d’une montagne inconnue, dissimulée sur un continent inaccessible au commun des mortels. Le sommet doit pourtant être réel, géographiquement tangible, et simultanément permettre le passage entre différents niveaux d’existence. Daumal formule ainsi l’un des paradoxes les plus féconds du livre : « La porte de l’invisible doit être visible. » 

Mort le 21 mai 1944 à seulement trente-six ans, Daumal laisse son récit suspendu pendant l’ascension. Le manuscrit lui-même s’arrête au milieu d’une phrase. Cette incomplétude n’est presque plus un accident : elle semble être devenue le dernier vertige du livre, comme si le sommet devait précisément rester hors champ. 

C’est à cet endroit que Bill Laswell et P.ST installent leur camp de base.

Bill Laswell et P.ST ne mettent pas Daumal en musique : ils prolongent son vertige.

Mount Analogue : cinquante minutes de géographie intérieure

La pièce-titre, longue de 50 minutes, constitue la grande masse centrale du projet. Construite en six étapes (Introduction, Rencontre, Supposition, Traversée, Arrivée et Conclusion), elle emprunte des extraits au texte de Daumal et les utilise comme autant de panneaux indicateurs plantés dans un paysage qui ne cesse de muter.

Les voix apparaissent, laissent quelques mots en suspension puis s’effacent. La musique reprend alors le relais sans chercher à « illustrer » ce qui vient d’être dit. Elle en prolonge plutôt les conséquences.

Autour de la basse de Bill Laswell, le cornet à pistons de Graham Haynes, la trompette de Nils Petter Molvaer, le violon de Dorian Cheah, les percussions de Hideo Yamaki, les claviers de Peter Apfelbaum et la guitare de Henry Kaiser dessinent des reliefs successifs. Anna Clementi et Percy Howard apportent leurs voix tandis que P.ST, à la conception et à l’électronique, travaille l’espace comme un cartographe de zones instables.

D’abord aérienne, presque accueillante, la musique se fissure progressivement. Des textures électroniques montent comme des nappes de brouillard. Le violon trace des lignes obliques. La basse de Laswell préfère l’attraction souterraine au spectaculaire : elle déplace le centre de gravité sans forcément se montrer. Puis surviennent des ruptures, des glitches, des fragments qui trébuchent volontairement et interrompent la dérive contemplative. La montagne vient de bouger sous nos pieds.

Cette instabilité constitue l’une des grandes réussites de l’album. Mount Analogue ne confond jamais spiritualité et apaisement. L’ascension selon Daumal exige effort, désorientation, obstacles et recommencements ; la musique conserve cette rugosité.

Tracklist

Mount Analogue I Février 2026

Henry Kaiser : chercher le péradam dans l’électricité

Le second versant du double album dépouille radicalement le paysage. Henry Kaiser s’y retrouve seul avec sa guitare électrique pour cinq improvisations dont l’imposant « Jodorowsky’s Peradam », long de 48 minutes et 14 secondes.

Le titre ouvre un nouveau tunnel entre les œuvres. La Montagne sacrée d’Alejandro Jodorowsky, sortie en 1973, s’inspire elle-même du roman de Daumal. Laswell et P.ST ne bâtissent donc pas un simple hommage : ils font circuler une matière qui a déjà migré de la littérature au cinéma avant d’atteindre la musique. 

Quant au péradam, il désigne chez Daumal une pierre cristalline, extraordinairement dure, que le chercheur ne rencontre qu’après un véritable travail intérieur. Les guides du Mont Analogue l’acceptent comme paiement. Kaiser semble transformer cette pierre imaginaire en principe instrumental : sa guitare gratte, creuse, fracture, polit la matière sonore. La virtuosité n’est jamais exhibée comme un trophée ; elle ressemble plutôt à une technique d’escalade. 

Quatre pièces plus brèves prolongent cette ascension : « The Door To The Invisible Must Be Visible », « The Alchemist », « 21 May 1944 » (référence directe à la date de la mort de Daumal) et « The Application Of Obscure Knowledge ». Les titres forment presque à eux seuls un manuel d’orientation pour territoires incertains.

La basse de Laswell agit moins comme une fondation que comme une force gravitationnelle.

Daumal, Jodorowsky, Laswell : une chaîne d’altitude

L’un des plaisirs profonds de Mount Analogue vient précisément de ces correspondances. René Daumal rêvait de « faire pour la métaphysique ce que Jules Verne avait fait pour la physique ». Sa montagne devait posséder assez de réalité pour que l’aventure demeure possible, mais suffisamment de mystère pour que chaque mètre gagné corresponde à une transformation de celui qui grimpe. 

Jodorowsky en a déplacé l’énergie vers le cinéma. John Zorn avait lui aussi consacré en 2012 un album intitulé Mount Analogue à cet imaginaire. Laswell et P.ST rejoignent désormais cette constellation sans chercher à refermer le symbole. Au contraire : ils lui rendent son caractère mobile.

Leur montagne n’est ni purement ambient, ni jazz, ni électroacoustique, ni improvisée. Elle change d’échelle selon l’endroit où l’oreille se pose. Ce refus des frontières convient parfaitement à Laswell, dont toute la trajectoire repose sur l’art de faire circuler les musiciens, les traditions et les langages plutôt que de les ranger dans des cases.

Le visuel prolonge admirablement ce principe. Une masse montagneuse sombre monte vers une zone claire, presque effacée, tandis que plusieurs triangles translucides reproduisent la pente comme autant de versions possibles du même sommet.

Carte topographique ? Pyramide ? Construction mentale ?

Rien n’est tranché.

Et c’est justement ce qui compte : le Mont Analogue n’est pas un endroit que l’on regarde. C’est une direction.

La phrase-balise

« Et vous ? Que cherchez-vous ? » – René Daumal 

Inscrite sur la pochette intérieure, la question dépasse largement l’hommage littéraire.

Elle transforme l’auditeur en membre de l’expédition.

Et lorsque le disque s’achève, le sommet reste quelque part devant nous. La musique n’a pas répondu à la question. Elle nous a simplement donné envie de continuer à monter.

À propos de l’album

Paru le 14 février 2026 chez Sub Rosa, Mount Analogue réunit Bill Laswell (basse, effets), Henry Kaiser (guitare), Anna Clementi (voix), Percy Howard (voix), Hideo Yamaki (percussions), Graham Haynes (cornet), Dorian Cheah (violon), Nils Petter Molvaer (trompette), Peter Apfelbaum (claviers) et P.ST (concept, électronique). Une réinterprétation de 51 minutes, P.ST Mount Analogue Remix, accompagne également l’édition numérique, offrant une autre voie d’accès à la pièce principale. 

― Sub Rosa — Bruxelles · Label dirigé par Guy Marc Hinant et Fred Walheer, avec Gauthier Keyaerts à la communication et à la promotion. Son catalogue explore les marges de la création sonore : électronique, expérimental, drone, noise, musique concrète, spoken word, archives rares et musiques rituelles. Un écrin particulièrement cohérent pour Mount Analogue.

A propos de Bill Laswell

Bassiste, producteur, architecte sonore et infatigable passeur entre les mondes, Bill Laswell traverse la musique depuis la fin des années 1970 avec une règle simple : les frontières sont faites pour être déplacées. Funk, jazz, dub, rock, ambient, hip-hop, improvisation ou expérimentations électroniques deviennent chez lui moins des genres que des matériaux à faire entrer en collision. Installé très tôt dans l’underground new-yorkais, il développe cette méthode avec Material, puis au fil de formations comme Massacre, Last Exit, Painkiller, Praxis ou Tabla Beat Science. 

Sa trajectoire ressemble à une cartographie impossible de plusieurs décennies de musiques aventureuses. Laswell a travaillé avec John Zorn, Fred Frith, Ginger Baker, Sonny Sharrock, Peter Brötzmann, Buckethead, Brian Eno, Iggy Pop, Mick Jagger, Public Image Ltd. ou encore Jah Wobble, tout en développant une pratique très personnelle du remix et de la « reconstruction » sonore. Sa contribution à Future Shock d’Herbie Hancock, dont il est l’un des artisans aux côtés de Material, reste l’un de ses grands points de bascule : « Rockit » fera se rencontrer jazz, électronique, hip-hop et turntablism à une échelle alors rarement atteinte. 

Mais réduire Laswell à son impressionnant carnet d’adresses manquerait l’essentiel. Son véritable instrument est peut-être la rencontre elle-même : placer des musiciens, des traditions et des langages éloignés dans un même espace, puis observer les nouvelles formes qui apparaissent. Mount Analogue s’inscrit pleinement dans cette logique : une musique où littérature, improvisation, électronique et recherche intérieure deviennent les faces d’un même relief.

Son univers, sa discographie et ses différents projets sont regroupés sur Nagualsite.

Vous aimerez aussi
Pochette de l'album "Chroniques" par les artistes Julien Auroux et Boris Guffer
JULIEN AUROUX & BORIS GUFFER

JULIEN AUROUX & BORIS GUFFER | Chroniques

Avec Chroniques, Julien Auroux et Boris Guffer façonnent une new wave crépusculaire, poétique et charnelle,
Pochette de l'album "La Source" par l'artiste David Norland
DAVID NORLAND

DAVID NORLAND | La Source

Avec La Source, David Norland fait dialoguer voix, cloches, souffle, pierre et électronique dans une
Pochette du premier album "Dééfait" par le groupe Dééfait
DÉÉFAIT

DÉÉFAIT | Dééfait 

Dééfait transforme son premier album en zone de turbulence : sept pièces où noise rock,