Bongoville : bienvenue dans la mécanique sauvage
OD Bongo naît de la collision entre deux tempéraments déjà bien identifiés dans les marges électroniques françaises : Amédée De Murcia, également derrière Somaticae, au synthétiseur, et Édouard Ribouillault, alias C_C, aux boîtes à rythmes, sampler et effets. Depuis 2015, leur langage commun repose moins sur la fusion policée des genres que sur leur mise en friction : techno, dub, noise, industriel, bass music, puis ici des impulsions venues du juke et du gqom.
Le résultat ne ressemble pas à une simple addition d’influences. Bongoville fonctionne plutôt comme une zone urbaine bricolée après l’effondrement du plan cadastral : des artères rythmiques surgissent, bifurquent, se bouchent, repartent ailleurs. Les beats cognent avec une régularité trompeuse avant de se tordre ; les basses débordent de leur cadre ; les delays deviennent des couloirs sans fin. Rien n’est vraiment stable, mais tout demeure étonnamment dansant.
Une musique pensée avec les mains
Depuis près d’une décennie, le duo sillonne les scènes européennes avec un dispositif volontairement brut : machines, samplers, synthétiseurs et une interaction qui privilégie le réflexe à la démonstration. Ce rapport physique au son traverse tout Bongoville. On n’entend pas des machines soigneusement alignées derrière une vitre : on les imagine posées sur une table trop petite, câbles emmêlés, boutons martyrisés, circuits poussés jusque dans leurs retranchements.
Cette énergie live est pourtant passée par un long processus de décantation. L’album a été créé, enregistré et monté entre 2022 et 2025 à Grrrnd Zero, à la Citadelle Raspail, au Big Bost et à Olliergues Musique, avant d’être confié à Nicolas Esterle, au Studio de la Limite, pour le mixage et le mastering. Bongoville n’est donc pas une photographie instantanée : c’est une matière accumulée pendant trois ans, ensuite compressée jusqu’à devenir projectile.
Chez OD Bongo, la basse n’accompagne pas le morceau ; elle redessine la pièce autour de l’auditeur.
Tracklist
Bongoville | 24 Avril 2026
- 1. bongoville - 05:16
- 2. crystallinoron - 04:50
- 3. pandora - 04:31
- 4. monsieur fils - 06:14
- 5. trident trust - 04:14
- 6. ocorian - 04:34
- 7. crystallinoron j version - 04:38
- 8. crystallinoron d version - 04:58
Six rues principales, deux passages secrets
Le vinyle et la version numérique déploient six morceaux : « bongoville », « crystallinoron », « pandora », « monsieur fils », « trident trust » et « ocorian ». Le CD ajoute deux embranchements réservés à ce format, « crystallinoron j version » et « crystallinoron d version ». Le choix est révélateur : plutôt que d’ajouter deux titres étrangers au noyau du disque, OD Bongo fait muter crystallinoron, comme si une même créature revenait sous deux nouvelles formes.
Le morceau-titre ouvre les portes de cette ville imaginaire en installant immédiatement sa grammaire : répétition, masse, torsion. Monsieur fils, le plus long morceau, étire davantage la dramaturgie, tandis que l’ensemble avance par à-coups, accélérations et effritements. La structure évoque parfois du stop-motion sonore : chaque mouvement semble discontinu, mais l’œil intérieur reconstitue une course parfaitement fluide.
A propos des deux architectes
Amédée De Murcia cultive depuis 2006 une trajectoire volontairement indisciplinée : IDM, synth-pop, techno break, noise, musiques expérimentales ou néoclassiques, compositions pour la danse et les arts visuels. Somaticae explore une électronique organique et instable ; Balladur détourne les codes new wave vers une pop oblique ; Zone Bleue imagine quant à lui un minimalisme synthétique presque enfantin. Les différentes facettes de son travail semblent partager le même goût pour les machines qui cessent d’obéir exactement à ce qu’on attend d’elles.
Édouard Ribouillault développe de son côté, sous le nom C_C, une science très personnelle de la distorto-bass et des dub breaks. Fondateur du label ThirdTypeTapes, impliqué dans DistoMobile et dans plusieurs collaborations, il appartient à cette famille de musiciens pour lesquels fabriquer, diffuser, sonoriser et soutenir les scènes indépendantes relèvent du même geste. Sa musique solo elle-même s’est nourrie de contraintes volontaires, notamment de l’utilisation intensive d’un sampler réduit à devenir une véritable fabrique de paysages difformes.
OD Bongo transforme la répétition en mouvement et le chaos en espace habitable.
Le chaos, mais avec un sourire de travers
Ce qui distingue Bongoville de beaucoup de disques industriels ou bass music est sa manière de refuser la gravité obligatoire. L’album est brutal, oui, mais jamais monolithique. Les distorsions ont quelque chose de cartoonesque ; les ruptures peuvent surgir comme des trappes ; les basses gonflent jusqu’à l’absurde.
Même sa pochette, dessinée par Thamy Nabil et mise en forme par Clémentine Poquet, semble peuplée de personnages échappés d’un dessin animé malade : membres extensibles, visages détraqués, couleurs acides, mouvement permanent. Le vinyle bleu transparent agit presque comme l’échantillon minéral de cette ville impossible.
Sous le bleu électrique du vinyle, Bongoville semble tourner comme une planète déréglée où les basses auraient remplacé la gravité. La pochette s’agite, les formes se télescopent, et l’on devine déjà derrière le sillon tout un carnaval de machines prêtes à déborder.
- ANECDOTE : un album enregistré en mouvement
Bongoville n’a pas été enfermé dans un studio unique. Ses sessions se sont déplacées entre plusieurs lieux de création de 2022 à 2025. Cette géographie éclatée correspond idéalement à sa musique : un disque sans centre fixe, construit comme un réseau de refuges, de répétitions, de nuits et de machines transportées.
Repères et verdict du Solénopole
Bongoville est paru le 24 avril 2026 en numérique, LP bleu transparent et CD, sous la référence ROND 9, en coproduction entre Carton Records, Zamzamrec, Prix Libre Record et Basalte. Visuel : Thamy Nabil. Conception graphique : Clémentine Poquet. Mixage et mastering : Nicolas Esterle, Studio de la Limite.
Bongoville ne propose pas une échappée : il fabrique un endroit. Un territoire sans plan cadastral, où la techno transpire, le dub rouille, la basse se dilate et les machines retrouvent quelque chose de dangereusement vivant.
― Carton Records — Paris · Fondé officiellement en 2011, Carton Rds célèbre quinze ans d’aventures sonores et près de 80 parutions. Structuré autour des séries croix-croix (XX), bâton (///) et rond (Ø), le label défend des musiques libres, exigeantes, parfois abrasives, parfois dansantes ou hypnotiques. Avec IDUTYDU, coproduit avec Standard In-Fi, Carton confirme son goût pour les œuvres qui déplacent les formes, relient les artistes et ouvrent les oreilles autant que les esprits.



