Messe noire pour machines fatiguées
Avec Mad Masks, troisième album physique officiel du duo français MAD MASKS, paru chez Le Label Beige en édition limitée, le rituel industriel reprend forme. Quinze titres en CD, neuf en version numérique : une procession de synthétiseurs trafiqués et de visions gothiques. Un disque qui ne cherche pas à rassurer, mais à ouvrir les volets d’une chapelle où les murs respirent encore.
Un duo masqué près d’Annecy
Né en 2013 dans les parages d’Annecy, MAD MASKS réunit Zio Voodoo — Fabrice R. — et Dominique Stela. Leur territoire n’est pas celui du confort sonore, mais de l’étrange persistance : celle des bandes originales de films d’horreur, des synthés bricolés comme des organes de fortune, des guitares lentes et abîmées qui semblent se traîner dans des couloirs humides.
On pourrait parler d’industriel, de post-punk spectral, de gothique primitif, d’ambient malade. Mais ce serait encore trop propre. MAD MASKS fabrique plutôt une musique d’apparitions : elle ne surgit pas, elle s’infiltre.
Une musique de vitrail brisé, de marche funèbre électronique et de cauchemar artisanal.
Le vitrail et la machine
La pochette donne une clé précieuse : un vitrail ancien, rouge profond, bleu nocturne, or malade. Deux figures squelettiques se font face dans une scène qui évoque autant un sermon funèbre qu’un dialogue d’outre-tombe. C’est exactement cela : un Moyen Âge électrique, une danse macabre passée dans un magnétophone en fin de vie.
Ici, le sacré n’élève pas : il grince. Les couleurs sont belles, mais elles semblent éclairées par un incendie lointain. Le disque fonctionne de la même manière : il attire par ses textures, puis enferme l’auditeur dans un décor mental où chaque rythme ressemble à une marche forcée.
Tracklist
Mad Masks | 27 Mai 2026
- 1. Nihaya - 05:34
- 2. Slavemarket - 02:36
- 3. Loup - 02:40
- 4. Kairos -03:22
- 5. Aconit - 05:42
- 6. Kuru - 06:38
- 7. Achlys - 03:36
- 8. Nex - 09:16
- 9. Récifs - 05:09
- 10. Furie - 03:35
- 11. Fable - 02:37
- 12. Lame - 02:40
- 13. Fragile - 04:50
- 14. Spelaion - 05:00
- 15. Trista - 03:03
Neuf stations vers le désordre
La version numérique rassemble neuf titres : Nihaya, Slavemarket, Loup, Kairos, Aconit, Kuru, Achlys, Nex et Récifs. Les titres eux-mêmes sonnent comme des fragments d’encyclopédie noire : fin, poison, maladie, mort, rochers, bêtes nocturnes.
Nihaya ouvre le passage avec une gravité de seuil, comme si l’on entrait dans une zone où les instruments ont déjà survécu à quelque chose. Slavemarket avance plus sèchement, réduit à une mécanique presque disciplinaire. Loup mord court, laisse des traces. Kairos suspend le temps, non pas dans la grâce, mais dans l’attente d’un basculement.
Puis viennent les pièces plus longues, plus vénéneuses : Aconit, Kuru, et surtout Nex, long tunnel de plus de neuf minutes, morceau-caverne où la musique semble perdre le goût du jour. Rien ici ne cherche l’efficacité radiophonique : MAD MASKS préfère l’hypnose contrariée, la tension basse, le battement obstiné.
Six fantômes revenus du web
L’édition CD, limitée à 300 exemplaires en digipack, ajoute six titres bonus : Furie, Fable, Lame, Fragile, Spelaion et Trista. Particularité notable : ces morceaux proviennent des premières publications numériques du groupe, sorties en 2015 sur suRRism-Phonoethics.
Ce supplément n’est pas un simple remplissage. Il agit comme une chambre secrète. On y entend les premières coordonnées du duo, son goût pour les formes brutes, les atmosphères instables, les miniatures inquiétantes. Le CD devient alors presque archivistique : non seulement un nouvel album, mais une petite cartographie de l’ombre MAD MASKS.
- ANECDOTE : MAD MASKS : discographie d’une apparition
Avant ce troisième album physique, MAD MASKS avait déjà laissé deux empreintes matérielles : un premier CD paru chez Peripheral Minimal en 2015, puis un vinyle chez Holy Hour Records en 2021. Une cassette avait également vu le jour chez Vague à l’âme en 2020. Autrement dit, ce projet avance comme une rumeur persistante : peu visible, mais impossible à effacer une fois entendue.
Mad Masks fabrique une musique industrielle à taille humaine, mais à température funéraire.
Verdict du Solénopole
MAD MASKS n’est pas un album confortable. C’est même sa plus grande qualité. Il gratte la vitre, soulève les tapis, rallume les lampes dans les couloirs que l’on préfère éviter. Dans une époque saturée de productions polies, Mad Masks rappelle qu’une musique peut encore être sale, hantée, artisanale, dangereusement vivante.
Pour les amateurs de Cabaret Voltaire première période, de climats industriels, de bandes-son horrifiques et de cérémonies souterraines, l’affaire est entendue : ce masque-là ne cache rien. Il révèle.
― Le Label Beige — Conflans-Sainte-Honorine · Ce label cultive les marges sonores avec une élégance discrète : industriel, minimalisme, cold wave, expérimentations obliques et objets physiques soignés. Un label français à l’identité souterraine, qui préfère les disques habités aux productions calibrées et fait du beige une couleur beaucoup moins sage qu’elle n’en a l’air.



