Entre théâtre d’ombres, mémoire vive et poussière électrique, Karakoz transforme l’écoute en traversée.
La première image de Karakoz est déjà une promesse : une silhouette ancienne, cornue, traversée d’inscriptions, comme si l’album s’annonçait depuis une tablette nocturne, un vestige revenu à la surface. Le titre lui-même renvoie au théâtre d’ombres de tradition ottomane, ancré aussi dans l’histoire culturelle palestinienne. Et c’est exactement cela que construit Mai Mai Mai : non pas une carte postale sonore, mais une scène de pénombre où circulent des présences.
Depuis Theta puis Rimorso, Toni Cutrone n’a jamais cessé d’explorer les plis du folklore, les rites, les transmissions abîmées, les fantômes qui ne demandent pas à être pleurés mais entendus. Karakoz prolonge ce chemin, tout en opérant un basculement. Enregistré en grande partie à Bethléem et Ramallah lors d’une résidence menée avec Radio AlHara et Wonder Cabinet, nourri d’archives sonores palestiniennes et de collaborations locales, l’album capte une mémoire en tension, saisie dans un moment historique ravagé.
Ici, l’électronique n’écrase rien. Elle ne vient pas “moderniser” une tradition. Elle agit plutôt comme une poussière conductrice, un voile industriel, une matière de frottement qui permet aux chants, aux souffles, aux percussions et aux lieux de se charger d’une autre intensité. Mai Mai Mai n’impose pas : il agence, il écoute, il relie.
Enregistré à Bethléem et Ramallah, Karakoz s’est nourri de 6 semaines d’immersion, d’archives sonores palestiniennes et de collaborations locales. Le résultat est une musique portant le poids de l’histoire sans renoncer à l’invention formelle.
Archives, souks, vallées
L’ouverture, “Grief”, donne immédiatement la mesure du disque. La voix de Maya Al Khaldi, portée par un chant traditionnel de deuil palestinien, traverse le morceau comme une étoffe funéraire agitée par un courant souterrain. Autour d’elle, les rythmes et les textures restent contenus, presque retenus, comme si la machine comprenait qu’ici, la puissance passe d’abord par la justesse du geste.
Le morceau-titre, “Karakoz”, approfondit cette logique d’assemblage. Un chant issu des archives sonores du Centre d’art populaire de Ramallah, des percussions de Jihad Shouibi, un buzuq de Karam Fares, des effets signés Mai Mai Mai : tout s’y mêle sans que rien ne soit figé. On n’est ni dans la citation savante, ni dans le collage décoratif. On a plutôt l’impression d’entendre une communauté de matières : des mains, du bois, des peaux, des bandes, des machines, de l’air.
L’un des sommets du disque, “Echoes of the Harvest”, possède une beauté étrange, presque suspendue. La voix d’archives de Hajja Badriya, enregistrée en 1997 à Wadi Ara, y flotte comme un souvenir qui refuserait de se dissoudre. Le saxophone et la buchla d’Alabaster DePlume n’enjolivent rien : ils veillent. Le morceau avance avec une lenteur cérémonielle, comme au milieu d’un champ ancien que l’on traverserait au crépuscule, en prenant soin de ne pas écraser les traces.
Plus loin, “Old Poem made of Sand” fait entendre le rubab et la voix d’un poème d’archives ; “Dawn on the Cremisan Valley”, avec Julmud, introduit des syncopes plus troubles, une friction rythmique qui rappelle que l’aube n’est pas toujours une délivrance ; “Jinn of the Bethlehem Souk”, enrichi par le mijwiz d’Osama Abu Ali et des prises de terrain réalisées dans le souk de Bethléem, donne au disque une mobilité nerveuse, un corps plus urbain, plus traversé ; enfin “Wandering through the crowded Paths of Al-Hisba” fait errer le yarghul et les voix dans les abords du marché de Ramallah, comme si la foule elle-même devenait instrument.
C’est un disque qui tente d’écouter ce qu’un territoire, ses voix, ses deuils et ses souffles laissent encore vibrer malgré l’écrasement.
Tracklist
Karakoz | 2026
- Grief (feat. Maya Al Khaldi) - 04:32
- Karakoz - 08:43
- Echoes of the Harvest (Feat. Alabaster dePlume) - 05:47
- Old Poem made of Sand - 03:50
- Dawn on the Cremisan Valley (feat. Julmud) - 05:12
- Jinn of the Bethlehem Souk (feat. Osama Abu Ali) - 06:33
- Wandering through the crowded Paths of Al-Hisba - 05:10
Une musique qui recueille sans momifier
Ce qui frappe dans Karakoz, c’est sa capacité à faire tenir ensemble plusieurs états du monde. Le deuil, bien sûr, est là. La violence du contexte historique aussi. Mais l’album ne se contente pas d’être grave : il reste poreux, attentif, habité par une circulation. On y entend la peine, mais aussi la continuité des gestes, la persistance des timbres, la force d’un patrimoine qui ne se laisse pas réduire à l’état de ruine.
Les images qui accompagnent le projet prolongent ce trouble : une silhouette masquée d’un os blanc dans un paysage ouvert, une figure drapée au milieu des bêtes et des collines, un corps anonyme derrière les machines. Partout, le visage se retire et la présence demeure. C’est peut-être cela, le cœur de Karakoz : faire sentir qu’au-delà des individus, il existe des lignes de mémoire, des résistances sensibles, des façons de rester là.
Mai Mai Mai réussit ici quelque chose de rare : fabriquer une œuvre profondément composée, esthétiquement dense, sans jamais refermer ce qu’elle convoque. Karakoz n’archive pas la Palestine comme un objet sonore ; il la laisse résonner comme une force encore en train de lutter, de chanter, de traverser la nuit.
- Pourquoi Solénopole aime
Parce que Karakoz ne confond jamais profondeur et solennité. Parce qu’il transforme les archives en présence, les lieux en tension musicale, et l’écoute en acte de veille. Parce qu’entre folklore, ambient, bruit, rituel et résistance, Mai Mai Mai y signe un disque qui n’illustre rien : il invoque.
A propos de Mai Mai Mai
Mai Mai Mai est le projet audio-visuel du musicien italien Toni Cutrone, figure singulière des musiques expérimentales européennes. Depuis plusieurs années, il explore les liens entre folklore méditerranéen, archives sonores, drone industriel et électronique rituelle. Son travail, sombre, organique et évocateur, transforme chants, paysages et mémoires en une matière sonore dense, entre tradition réanimée et vertige contemporain.



