Quand le printemps entre par la fenêtre
La pochette dit presque tout avant la première note. Une chambre d’hôtel demeure dans la pénombre ; dehors, les tuiles rouges prennent la lumière ; une fenêtre ouverte découpe le ciel comme une issue. Entre le lit défait et les rideaux lourds, circule déjà le désir de sortir de soi.
C’est à Bâle, au printemps 2023, que Mariam Wallentin commence à recueillir cette circulation. Le Rhin murmure jour et nuit. Sur ses rives, fleurs et bourgeons réveillent le corps autant que la mémoire. Wallentin consigne observations et sensations : le familier et l’inconnu marchent ensemble, les trésors perdus remontent avec l’eau, le bleu devient mélancolie, le rouge tendresse. Les textes sont écrits entre le 4 et le 6 mai 2023. Quelques semaines plus tard, ces pages voyagent jusqu’à Bergen.
Ici, l’improvisation n’est pas une fuite en avant, mais une manière de rester présent.
De l’esquisse à la crue
La rencontre avec le Vestnorsk Jazzensemble devait d’abord relever de la répétition. Elle devient enregistrement. Plutôt que d’attendre que les idées sèchent, Wallentin les verse dans le collectif. Les morceaux sont enregistrés live au Duper Studio, à Bergen, en deux journées de la fin mai 2023. La musique conserve le grain du risque : elle hésite, pousse et change de densité comme une eau cherchant son passage.
Ce qui frappe, c’est moins l’ampleur de l’ensemble que sa capacité à respirer. Dix musicien·nes occupent l’espace sans le saturer. Le violon de Gro Austgulen et le violoncelle de Carmen Bóveda déplacent la lumière. La harpe de Julie Rokseth scintille comme une eau brisée par le vent. Trompette, saxophones, guitare, basse et percussions donnent au disque ses trouées et sa poussée terrestre.
Tracklist
Spring Flood | 12 Juin 2026
- 1. Blanket Dance - 07:43
- 2. Basel - 06:31
- 3. Red - 04:43
- 4. No Now - 02:00
- 5. Love is Fire - 05:47
- 6. Wide - 05:13
- 7. Now - 01:04
- 8. Spring Flood - 01:50
Une musique qui pousse de travers
« Blanket Dance » ouvre l’album comme un vent soulevant draps, feuilles et certitudes. Les percussions de Terje Isungset et Børge Fjordheim ne battent pas seulement la mesure : elles installent un biotope. La harpe de Julie Rokseth scintille comme de l’eau heurtant la lumière ; le violon de Gro Austgulen et le violoncelle de Carmen Bóveda étirent des racines sous la mélodie ; la trompette de Hildegunn Øiseth et les saxophones de Kjetil Møster percent l’ensemble de fissures d’air.
Au centre, la voix de Mariam Wallentin ne surplombe jamais l’orchestre. Elle s’y enfouit, s’y cabre, s’y dissout. Tantôt incantatoire, tantôt presque nue, elle cherche moins à raconter le printemps qu’à en reproduire les effets sur le corps. Son lyrisme conserve quelque chose de sauvage : une soul traversée d’avant-garde, une ferveur pouvant évoquer la spiritualité d’Alice Coltrane sans jamais l’imiter.
« Basel » avance avec la lenteur d’une ville regardée depuis l’autre rive. « Red » s’étire dans une sensualité sans emphase, où le rouge devient une tendresse chauffée à blanc. Les miniatures improvisées « No Now » et « Now » ouvrent deux brèves chambres d’écho entre l’avant, l’après et l’instant pur. Dans « Wide », l’espace s’élargit sans devenir massif ; chaque instrument semble disposer de son propre climat.
Spring Flood ne décrit pas une crue : il nous place dans l’instant où quelque chose, en nous, commence à dépasser ses rives.
- ANECDOTE : des répétitions devenues disque
Le projet aurait pu rester un laboratoire sans témoin. Le studio modifie le cours des choses. Wallentin comprend qu’il faut saisir l’instant avant qu’il ne se referme. Spring Flood naît ainsi d’un accident d’agenda : une répétition qui décide soudain de devenir mémoire.
Verdict — L’art de laisser entrer l’air
Spring Flood est un disque de mouvement, mais jamais d’agitation. Il avance par capillarité, gagne lentement l’auditeur, puis déplace ses repères. Sa force tient à cette alliance rare entre précision orchestrale et fragilité préservée. Mariam Wallentin et le Vestnorsk Jazzensemble n’ont pas enregistré une célébration décorative du renouveau : ils ont capté l’instant où quelque chose, en nous, cède enfin au printemps.
A propos de Mariam Wallentin & Vestnorsk Jazzensemble
Mariam Wallentin est une artiste suédoise à la voix immédiatement reconnaissable, aussi à l’aise dans l’improvisation aventureuse que dans la soul, la pop expérimentale ou les grandes architectures du jazz contemporain. Connue pour Wildbirds & Peacedrums, Fire! Orchestra et son projet Mariam The Believer, elle développe une musique physique, spirituelle et profondément intuitive.
À ses côtés, le Vestnorsk Jazzensemble rassemble des musicien·nes de l’ouest de la Norvège dans des formations sans cesse renouvelées, sous la direction artistique du saxophoniste Kjetil Møster. Cordes, cuivres, harpe, guitares et percussions y composent un organisme collectif en mouvement. Ensemble, ils font de chaque morceau un paysage vivant, traversé de silences, de tensions, de courants souterrains et d’éclats de lumière.
Une fenêtre s’ouvre sur les toits de Bâle, tandis que le vinyle semble déjà déborder de son écrin. Avec Spring Flood, Mariam Wallentin et le Vestnorsk Jazzensemble transforment le réveil du printemps en une crue sonore, intime et lumineuse, où la voix, les cordes et les percussions emportent tout sur leur passage.



