Before The Sinking Plains : cartographie d’un monde qui s’efface
Un premier album solo… après plusieurs vies musicales
Il y a quelque chose de paradoxal à parler de « premier album » pour Lynn Wright. Le musicien basé à Berlin traîne derrière lui plusieurs décennies de musique souterraine : guitariste de studio dans les années 90, membre de Bee and Flower, initiateur d’And The Wiremen, compagnon d’improvisation d’Algis Kizys, Norman Westberg, Pete Simonelli ou Simon Goff, collaborateur de chorégraphes et de cinéastes. Il est aujourd’hui guitariste et joueur de lap steel d’Insect Ark, membre de Molecular et du duo dark-ambient eiSou.
Wright a longtemps préféré circuler entre les formes plutôt que d’en habiter une seule. Ce goût de l’entre-deux explique la nature de Before The Sinking Plains, qu’il définit comme « une collection de compositions atmosphériques structurées comme des chansons, ou de chansons se faisant passer pour des compositions atmosphériques ».
Toute la beauté du disque tient dans cette hésitation.
Before The Sinking Plains ne décrit pas un paysage : il enregistre le moment où celui-ci commence à devenir souvenir.
Musique du matin, musique de convalescence
L’origine de l’album est presque domestique. Pendant une longue maladie neurologique, Wright commence à fabriquer chaque matin de petites boucles de guitare dans son appartement. Il les laisse tourner doucement, comme on entrouvre une fenêtre pour modifier imperceptiblement l’air d’une pièce. Certaines résistent au temps. Il les enregistre, les recouvre de guitares traitées, de synthétiseurs, de voix sans mots, puis leur donne peu à peu une forme.
Cette genèse s’entend moins comme un récit de maladie que comme une méthode d’attention. Rien ne cherche l’effet spectaculaire. La musique avance par densification, érosion, apparition de strates. Elle conserve les teintes sombres des projets les plus abrasifs de Wright, mais en abandonne l’impact frontal.
La violence n’a pas disparu : elle s’est transformée en pression atmosphérique.
Tracklist
Before the Sinking Plains | 4 septembre 2026
- 1. El Cabanyal – 03:56
- 2. Surely as the Sea – 04:52
- 3. The Simple Keys Falling – 04:18
- 4. Reunion – 03:07
- 5. Morning Voices – 04:01
- 6. Snowbirds – 02:38
- 7. Before the Sinking Plains – 07:01
- 8. At Last It Leaves You – 03:31
Huit stations avant l’engloutissement
De « El Cabanyal » à « At Last It Leaves You », le disque dessine moins une suite de chansons qu’une géographie mentale. Les titres eux-mêmes balisent un territoire : la mer, les oiseaux migrateurs, des voix matinales, des retrouvailles, des clés qui tombent, puis ces « plaines qui s’enfoncent » donnant leur nom à l’ensemble.
La pièce-titre, longue de sept minutes, constitue le centre de gravité de l’album. Simon Goff y ajoute une basse synthétique tandis qu’Ana Luisa Lee y intervient par manipulations Microcosm. Sur « Snowbirds », Eric Hoegemeyer apporte le Pulsar. Ces présences restent ponctuelles : elles enrichissent la matière sans rompre cette impression d’espace inhabité.
Wright travaille dans cette zone floue du « post-tout » où dream pop éthérée, drone, folk spectral, ambient et minimalisme vocal cessent d’être des genres pour devenir des qualités de lumière. Les guitares ne dessinent pas forcément des riffs ; elles forment des nappes, des halos, des reliefs. Les voix privées de paroles ne racontent plus : elles flottent comme des traces humaines dont le langage aurait été effacé.
Un disque qui ressemble à sa pochette
Le visuel conçu par Erik K Skodvin ne se contente pas d’illustrer la musique : il semble en être une extension silencieuse. Sur la couverture, des masses grises indécises évoquent brouillard, relief, ciel bas et terre noyée. Rien n’est parfaitement localisable. Le titre apparaît tout en bas, presque au bord de l’image, comme si les mots eux-mêmes risquaient de disparaître sous le paysage.
L’édition vinyle prolonge cette esthétique : noir profond du disque, papier gris, image d’arbre solitaire, matériaux sobres et presque funéraires. La photographie d’encart signée Carsten Klindt et le portrait monochrome de Wright ajoutent une présence humaine sans dissiper le mystère : moins une figure de héros qu’un homme placé au seuil de son propre paysage.
Simon Scott assure le mastering, Loop-O la gravure vinyle. Même économie partout : peu d’effets de manche, beaucoup de profondeur.
- Un disque « post-tout » qui ne ressemble à personne
Ambient ? Drone ? Dark folk ? Dream pop ? Musique expérimentale ?
Toutes ces coordonnées fonctionnent, aucune ne suffit.
Before The Sinking Plains appartient à cette zone passionnante où les genres deviennent des matériaux plutôt que des destinations. Wright connaît manifestement la puissance physique du rock expérimental et du doom, il joue aujourd’hui de la guitare et de la lap steel au sein d’Insect Ark, autour de Dana Schechter et Tim Wyskida, mais il choisit ici de retirer l’impact pour conserver uniquement la pression atmosphérique.
L’obscurité demeure, débarrassée du fracas.
C’est sans doute l’une des beautés profondes de cet album : parvenir à être monumental avec des gestes minuscules.
Le Solénopole en retient…
Before The Sinking Plains est un album qui ne cherche ni le climax ni l’explication. Il préfère cet instant beaucoup plus troublant où quelque chose commence à disparaître sans que l’on sache encore lui donner un nom.
Lynn Wright ne compose pas ici la bande-son d’un paysage. Il compose le moment où le paysage devient souvenir.
Et longtemps après la dernière note, la plaine continue de s’enfoncer.
Une musique qui avance comme un brouillard : lentement, mais en modifiant tout le paysage.
A propos de Lynn Wright
Lynn Wright appartient à cette famille de musiciens qui préfèrent les marges aux étiquettes. Guitariste, compositeur, producteur et collaborateur de longue date de la scène expérimentale new-yorkaise puis berlinoise, il a traversé le rock indépendant, l’improvisation, le cinéma, la danse contemporaine, le drone et les musiques atmosphériques sans jamais chercher à figer son identité. Before The Sinking Plains condense aujourd’hui toutes ces expériences dans une forme étonnamment personnelle : une musique dépouillée, profonde et cinématographique, où chaque son semble porter la mémoire de plusieurs vies musicales.



