La langue comme une émeute, le son comme un soulèvement
Un roman qui refuse l’immobilité
En 2019, les éditions La Volte publient Les Furtifs, roman d’Alain Damasio où la langue semble avoir appris à courir plus vite que le monde qu’elle décrit. La même année, un chapitre du livre est transposé sur scène par l’auteur et Palo Alto sous le titre Les Furtifs, émeute musicale. L’idée naît à Marseille, au festival Oh les beaux jours !, à La Criée – Théâtre national de Marseille : faire passer une scène d’émeute urbaine du papier au plateau, du silence de lecture au tumulte partagé.
Ce qui devait n’être qu’une représentation unique prend finalement la route. Le spectacle est joué en France, en Belgique et en Suisse, avant d’être capté le 14 janvier 2023 à La Maroquinerie, à Paris. L’objet publié aujourd’hui restitue cette traversée dans un coffret CD + DVD, enregistré en public et pensé comme une archive complète du séisme scénique.
Un CD + DVD comme une balise envoyée depuis un futur déjà en surchauffe.
Un coffret comme une boîte noire revenue d’une émeute future : voix, images, machines et littérature y battent le même rappel. Avec Alain Damasio et Palo Alto, Les Furtifs quittent définitivement la bibliothèque pour devenir une secousse scénique, un manifeste sonore et une archive incandescente d’un monde qui cherche encore comment tenir debout.
Trois voix dans la fournaise
La performance repose sur une tension féconde : le texte garde toute sa place, mais il ne règne jamais seul. Alain Damasio, Jacques Barbéri et Sophie Zed portent la narration comme trois foyers de braise. Les voix se croisent, se répondent, se contaminent, jusqu’à donner l’impression que la phrase elle-même devient foule, cortège, respiration commune.
Face à elles, Palo Alto ne joue pas les accompagnateurs sages. Jacques Barbéri, Laurent Pernice et Philippe Perreaudin dressent une architecture sonore mouvante : sax trafiqué, cordes, percussions, nappes synthétiques, grondements électroniques, rythmiques industrielles. Les quinze plages du CD construisent une dramaturgie du basculement, de “Intertime” à “Obtempérez !”, en passant par “A feu et à son”, “Frisson minéral”, “L’orchestre furtif du désastre”, “La ville est à nous !”, “Lueur ultramarine” et “Une clameur de sabbat”.
Tracklist
Les Furtifs, émeute musicale | 12 juin 2026
- 1. Intertime - 05:26
- 2. The Stealthy Ones - 04:01
- 3. A feu et à son - 04:23
- 4. Frisson minéral - 01:05
- 5. L'orchestre furtif du désastre - 03:35
- 6. Une grâce - 03:03
- 7. Sur la ligne chahutée du cortège - 03:43
- 8. Menace prophylaxie niveau 6 - 04:13
- 9. La ville est à nous ! - 04:31
- 10. Oriflamme - 01:59
- 11. Lueur ultramarine - 04:09
- 12. Un clameur de sabbat - 08:49
- 13. Un cri - 04:51
- 14. Le temps se dilate encore - 02:09
- 15. Obtempérez ! - 12:41
La langue ne décrit plus l’émeute : elle la déclenche.
La langue comme matière inflammable
Le livret donne une clé essentielle : Damasio y pense la langue comme une “sangue”, une matière vive où consonnes, voyelles, chuintantes, sifflantes et explosives deviennent instruments. Il ne s’agit plus seulement de raconter une insurrection, mais de faire entendre comment une phrase peut heurter l’air, comment un phonème peut claquer comme une caisse claire, comment un mot peut porter du sable, du métal, de la gorge et du feu.
C’est toute la singularité de ce projet : Les Furtifs, émeute musicale n’est ni une lecture augmentée, ni un concert littéraire traditionnel. C’est une opération de transmutation. Le roman devient corps sonore. La voix devient organe collectif. La musique devient l’espace physique où le texte peut enfin courir.
Le DVD : voir le son prendre feu
Le verso du coffret précise l’ampleur du dispositif. Le DVD propose le film du concert d’une durée de 69 minutes, mais aussi deux compléments précieux : “Slam des sarabandes”, rappel enregistré à La Maroquinerie, et “La Marche des clameurs”, captée à Marseille le dimanche 5 juin 2022.
Ces éléments font du DVD autre chose qu’un simple bonus. Ils prolongent la trajectoire du spectacle, de Marseille à Paris, de la scène au cortège, de la fiction à sa résonance publique. La vidéo de plateau réalisée par Gilles Bénéjam accompagne la narration et la musique, tandis que l’édition DVD conserve ce dialogue entre images, voix et matières sonores
Ces images ne figent pas la performance : elles la diffractent. Le coffret, avec ses rouges brûlés, ses typographies glitchées et ses visages en noir et blanc, évoque autant une archive de contre-insurrection qu’un tract venu d’une époque parallèle. On y retrouve la sensation d’un document récupéré après la bataille : quelque chose a eu lieu, quelque chose tremble encore.
- ANECDOTE : Un concert venu du futur
Dans le livret, Damasio date son texte du 26 janvier 2042. Ce détail change tout : l’œuvre semble ne plus venir de 2019, ni même de 2023, mais d’un futur déjà cabossé qui nous enverrait un signal d’alerte. Le disque devient alors moins une captation qu’un message temporel
Verdict du Solénopole
Les Furtifs, émeute musicale est une œuvre-frontière, nerveuse et nécessaire. Entre littérature, musique expérimentale, théâtre de voix et cinéma de scène, Alain Damasio et Palo Alto fabriquent une forme rare : une fiction debout, traversée par la colère, le souffle, la beauté et la possibilité d’un commun. Une autre histoire est peut-être possible. Encore faut-il l’entendre monter.
― Hublotone Records — Paris · Hublotone publie ici un objet-frontière : disque, film, archive scénique, manifeste sensible. Le label confirme son goût pour les marges musicales et les œuvres qui brouillent les formats. La sortie est d’ailleurs accompagnée d’un vinyle de remixes, dont la pochette a été confiée à Kiki Picasso.
A propos de Palo Alto
Formé à Paris à la fin des années 1980, Palo Alto occupe une place singulière dans les musiques expérimentales françaises. Le groupe navigue depuis longtemps entre électronique oblique, rock déviant, science-fiction sonore et collaborations hors format. Aux côtés de Damasio, cette trajectoire trouve un terrain idéal : celui d’une fiction politique où la musique ne décore pas le récit, mais l’active.



