Lichtung : la clairière après le vertige
Il y a dans Lichtung quelque chose d’un retour transformé par le voyage. Le duo a parcouru le monde plus longtemps qu’Ulysse n’erra dans son Odyssée. En s’installant enfin dans une maison entourée d’un jardin, il ne retrouve donc pas seulement Berlin : il redécouvre la possibilité d’un centre.
Le quartier n’est pas neutre. Alexander Hacke y a fréquenté l’école, à l’époque où il se faisait encore appeler Alexander von Borsig. Les chemins sont restés, les arbres ont grandi, et le décor semble appartenir à une capsule temporelle oubliée aux marges du Berlin-Ouest des années 1980.
Une Lichtung, en allemand, est une clairière : l’endroit où la forêt se desserre et où la lumière atteint enfin le sol. Pour hackedepicciotto, le mot désigne autant un lieu concret qu’un principe intérieur, une pause, un poste d’observation, une manière de résister au vacarme contemporain.
Une clairière n’efface pas la forêt : elle apprend à y voir.
Une architecture sonore plutôt qu’un paysage
Jusqu’ici, hackedepicciotto excellait dans l’art du drone : nappes lentes, masses telluriques, pulsations de cérémonie. Sur Lichtung, le duo conserve cette puissance immersive mais refuse la simple répétition. Les huit morceaux s’emboîtent comme les chambres d’une même maison sonore.
L’électronique ne sert plus de brouillard de fond : elle devient charpente, tension, mouvement. La basse six cordes d’Alexander Hacke agit comme une poussée tectonique ; les percussions et les traitements électroniques installent une gravité rituelle. Danielle de Picciotto fait revenir le piano au premier plan, aux côtés du violon, de la vielle à roue et de ses propres manipulations électroniques.
L’autoharpe, pourtant emblématique de son univers, disparaît entièrement. Ce retrait libère de nouveaux espaces. Le piano apporte une verticalité différente, comme si les morceaux ne se contentaient plus de s’étendre à l’horizon mais cherchaient à monter vers la lumière.
Tracklist
Lichtung | Juillet 2026
- 1. Lichtung - 08:18
- 2. Vogelfrei - 05:42
- 3. Wiederbelebung - 03:11
- 4. Erntedank - 04:16
- 5. Zeitenwende - 04:21
- 6. Draussen - 05:30
- 7. Einig - 03:11
- 8. Der Marschall - 07:40
L’allemand comme territoire sensible
Pour la première fois, Danielle de Picciotto écrit un album entier en allemand. Le geste tient autant du défi que de la courtoisie envers la langue parlée autour d’elle. Mais il transforme surtout la musique.
L’allemand impose ses angles, sa densité, ses ombres historiques. Il éloigne le duo des automatismes anglo-américains et rapproche les chansons de la tradition du Lied, sans jamais céder au pastiche. Les mots deviennent matière : ils claquent, s’alourdissent, se fissurent ou se suspendent.
Cette langue d’adoption fait de Lichtung un album pleinement berlinois. Non pas un disque de carte postale, mais un disque d’enracinement, où la sédentarité n’efface pas le voyage : elle en recueille les traces.
Une clairière pressée sur vinyle : Lichtung fait tourner la lumière au cœur d’une matière électronique dense, organique et profondément habitée. Avec son éclat orange incandescent, cette édition semble avoir capturé un fragment de soleil berlinois, désormais gravé entre les sillons d’un album conçu comme un refuge face au tumulte du monde.
Une musique qui apaise sans endormir, qui élève sans s’abstraire, qui contemple sans se retirer du monde.
Huit étapes vers l’éclaircie
Le morceau-titre, long de plus de huit minutes, ouvre le passage. « Vogelfrei » introduit une liberté qui peut aussi signifier l’exposition. « Wiederbelebung » évoque la réanimation, « Erntedank » la gratitude des récoltes. Puis vient « Zeitenwende », le changement d’époque : le cœur conceptuel du disque.
« Draussen » regarde vers le dehors, « Einig » interroge l’unité, tandis que « Der Marschall », ample conclusion de près de huit minutes, referme l’ensemble avec une solennité ambiguë. Ces titres composent une cartographie concise de notre époque : renaître, remercier, basculer, sortir, s’unir, affronter l’autorité.
- ANECDOTE : Une œuvre née du lieu
Chez Hackedepicciotto, les disques ont souvent une adresse secrète. Menetekel fut enregistré dans une église médiévale de Krems, The Current à Blackpool, Keepsakes dans l’historique Auditorium Novecento de Naples. Lichtung prolonge cette géographie intime, mais pour la première fois le lieu n’est plus une étape : c’est un foyer.
La pochette l’affirme. Dans un cercle de verdure, le duo se tient face à face, séparé et relié par un instrument suspendu. Un second cercle reproduit la scène dans la scène : mise en abyme d’un couple qui se regarde créer et se transformer. Le vinyle orange translucide ressemble à un soleil artificiel extrait de cette forêt.
Au verso de Lichtung, les huit titres s’inscrivent dans un cercle noir comme autant d’étapes au cœur d’une clairière sonore, entre renaissance, basculement et quête d’unité. Autour de cette liste, la végétation déborde et rappelle que, chez hackedepicciotto, la musique ne se contente pas d’occuper l’espace : elle l’enracine, le trouble et le transforme.
Une lumière sans naïveté
Lichtung n’est pas un disque d’apaisement facile. Sa lumière existe parce que l’obscurité demeure autour. Le refuge devient une chambre d’écho du monde, un endroit depuis lequel observer les bouleversements sans leur abandonner toute la place.
Danielle de Picciotto et Alexander Hacke n’ont pas cessé d’être nomades ; ils ont déplacé le voyage à l’intérieur des formes. Avec Lichtung, ils signent un album de transition, de maturité et de recommencement, une forêt électronique ouverte juste assez pour que l’on puisse respirer, écouter et peut-être distinguer un chemin.
A propos de Hackedepicciotto : Deux voix, un même vertige
hackedepicciotto réunit deux figures majeures de la scène alternative berlinoise : Danielle de Picciotto, artiste américaine installée à Berlin depuis 1987, co-initiatrice de la Love Parade, musicienne, écrivaine et vidéaste, et Alexander Hacke, compositeur, multi-instrumentiste et membre fondateur d’Einstürzende Neubauten. Mariés depuis 2006, ils ont transformé leur complicité intime en un laboratoire artistique où les différences ne s’effacent jamais : elles se frottent, se répondent et produisent une matière sonore profondément singulière.
Danielle apporte le violon, le piano, la vielle à roue, les récits poétiques et une sensibilité visuelle peuplée de symboles. Alexander fait surgir des profondeurs de sa basse, de ses percussions et de sa voix caverneuse une force presque tellurique. Ensemble, ils bâtissent des paysages à la frontière du drone, de l’électronique expérimentale, de la musique rituelle et d’une forme de romantisme post-industriel.
Leurs concerts ressemblent moins à une succession de morceaux qu’à des traversées : murmures, pulsations lentes, harmonies cristallines et déferlements volcaniques y composent une dramaturgie physique. Chez hackedepicciotto, la musique devient simultanément abri, miroir et territoire mouvant — un art de faire vibrer le monde tout en cherchant, au milieu de son tumulte, une lumière où reprendre souffle.



