La mémoire entre dans une pièce… mais ne sait plus laquelle
Il suffit parfois d’une porte entrouverte, d’une chaise abandonnée ou d’un carré de lumière posé sur un mur pour réveiller un souvenir qui n’a peut-être jamais existé. La pochette de Embodied Shadow Of Thy Secret Mind installe d’emblée cette hésitation : une pièce sombre, presque effacée par une brume bleuâtre, et une ouverture lumineuse semblant moins mener vers l’extérieur que vers une autre profondeur intérieure.
Philippe Blache ne nous invite pas à visiter une maison hantée. Il construit quelque chose de plus troublant : une maison hantée par notre propre besoin de reconnaître les lieux.
Sept pièces pour une demeure introuvable
Dès « Piano Vignettes From The Broken House », longue entrée en matière de près de huit minutes, le piano ne se présente pas comme un instrument souverain. Il semble découvert sous une couche de poussière acoustique, joué dans une pièce voisine ou entendu à travers la mémoire défaillante d’un mur. Les notes apparaissent par fragments, entourées de souffles, de halos et de matières électroniques qui en modifient la perspective.
Le morceau ne décrit pas une maison brisée : il en rassemble les éclats.
Cette logique parcourt tout l’album. « Where We Were Gone » formule une énigme grammaticale autant que géographique : où étions-nous lorsque nous avions déjà disparu ? La musique avance sans résolution, comme si chaque son cherchait sa propre origine dans un paysage dont les coordonnées auraient été effacées.
Avec « Blue Shape In The Quiet », le silence prend une couleur et presque un volume. La forme bleue évoquée par le titre pourrait être une silhouette, une ombre ou une simple persistance rétinienne. Chez Philippe Blache, l’image ne précède pas la musique : elle se condense lentement à l’intérieur d’elle.
Tracklist
Embodied Shadow Of Thy Secret Mind | 24 juillet 2026
- 1. Piano Vignettes From The Broken House - 07:47
- 2. Where We Were Gone - 04:36
- 3. Blue Shape In The Quiet - 06:03
- 4. Let This Gaze Be Our Part - 05:58
- 5. Through The Dismal Radiance - 06:11
- 6. Fading Starlight - 03:04
- 7. Travelling Dialogue In Cold Blue - 03:21
Ce disque ne nous demande pas ce dont nous nous souvenons, mais ce qui, dans nos souvenirs, continue de nous inventer.
Le vertige discret des espaces liminaux
Le concept de l’album s’articule autour des espaces liminaux, ces lieux de transition que l’on traverse habituellement sans les regarder : couloirs, vestibules, salles vides, zones d’attente. Privés de leur fonction ordinaire, ils deviennent étrangement autonomes. Ils semblent attendre quelque chose, mais personne ne sait quoi.
Philippe Blache traduit cette sensation sans recourir aux clichés de l’ambient inquiétante. Il n’accumule ni effets spectaculaires ni surgissements artificiels. Son trouble est plus patient. Il naît de la répétition, des résonances prolongées et de légères anomalies dans le déroulement sonore.
« Let This Gaze Be Our Part » place ainsi le regard au centre d’une musique pourtant dépourvue d’images imposées. Regarder devient ici une manière d’habiter l’absence. L’auditeur n’observe plus le décor depuis l’extérieur : il devient lui-même l’un des éléments silencieux de la pièce.
Sous la surface calme de l’objet, une mer intérieure se soulève : celle des souvenirs, des absences et des paysages mentaux. Avec Embodied Shadow Of Thy Secret Mind, Philippe Blache transforme le disque en chambre d’écho pour nos propres fantômes.
Paramnésie : le souvenir portant un faux visage
La paramnésie désigne ces troubles où le familier et l’inédit échangent leurs identités : une situation nouvelle paraît déjà vécue, tandis qu’un lieu connu devient soudain étranger. Embodied Shadow Of Thy Secret Mind transforme cette expérience en matière musicale.
Dans « Through The Dismal Radiance », la lumière elle-même semble assombrie. Les nappes avancent comme des ombres éclairées de l’intérieur, tandis que le piano conserve une fragilité presque tactile. Philippe Blache compose moins avec des mélodies qu’avec leur empreinte : ce qu’elles laissent dans l’air après leur disparition.
Cette orientation marque une évolution notable par rapport à Across the Silence and the Shade, publié en 2023. Ce précédent album déployait des murs de son, des vagues bruitistes, des orgues immergés, des chœurs de cathédrale et une dramaturgie quasi liturgique. La nouvelle œuvre réduit l’échelle. Elle quitte le monument funéraire pour examiner la fissure dans le plâtre, le reflet sur une vitre, le bruit d’un pas dont on ne sait plus s’il approche ou s’éloigne.
- ANECDOTE : Quand l’objet prolonge l’écoute
La collaboration avec la photographe et conteuse visuelle Angela Caro, alias objet-fantôme, ne constitue pas un simple habillage graphique. Ses images prolongent la logique du disque : silhouette découpée dans une pièce vide, arbre dénudé, chaise isolée, mer agitée imprimée sur le CD. Chaque élément semble appartenir à une histoire dont il manquerait volontairement plusieurs pages.
L’édition physique limitée, publiée par Mahorka dans un élégant digisleeve, devient ainsi une petite scène mentale que l’on déplie. Le disque est également proposé gratuitement en version numérique sous licence Creative Commons.
De la catastrophe au murmure
Formé au piano, producteur sonore et critique culturel, Philippe Blache développe depuis 2011 l’univers de Day Before Us, projet reconnu dans les sphères néoclassiques, cinématographiques et dark ambient. Ses travaux ont trouvé leur place sur plusieurs labels indépendants et dans des contextes aussi divers que des musées, des églises, des châteaux ou la Fashion Week londonienne.
Sous son propre nom, le musicien installé à Dole semble progressivement déplacer son centre de gravité. La voix, la narration et l’incantation s’effacent ici au profit d’une expression exclusivement instrumentale. Piano traité, orgue électrique et dispositifs électroniques deviennent les outils d’une archéologie affective.
« Fading Starlight », le morceau le plus bref, agit comme une extinction lente. Puis « Travelling Dialogue In Cold Blue » referme l’album sur une conversation sans interlocuteurs identifiables. Le dialogue voyage, mais ne parvient jamais vraiment à destination.
Philippe Blache donne une architecture au vertige intérieur.
Une mélancolie sans confession
Embodied Shadow Of Thy Secret Mind ne cherche ni l’effusion ni la consolation. Sa mélancolie n’est pas autobiographique : elle ressemble à une propriété de l’espace, à une humidité ancienne incrustée dans les murs.
Philippe Blache signe un album minutieux, immersif et profondément visuel, capable de faire surgir des pièces derrière nos paupières. Une œuvre où chaque note paraît connaître un secret, tout en ayant oublié la langue nécessaire pour nous le révéler.
A propos de Philippe Blache - compositeur de paysages intérieurs
Pianiste de formation, compositeur, producteur sonore et critique culturel, Philippe Blache développe depuis 2011 une œuvre située au croisement du néoclassique sombre, de l’ambient, de l’électroacoustique et de la musique cinématographique. Il est principalement connu pour avoir fondé Day Before Us, projet au long cours marqué par une mélancolie élégante, des climats post-industriels et une approche profondément impressionniste du son.
Installé à Dole, il compose à partir du piano traité, de l’orgue électrique, de textures électroniques, de drones et de matières acoustiques qu’il assemble comme autant de fragments de mémoire. Sa musique ne cherche pas seulement à installer une atmosphère : elle construit des espaces mentaux, des lieux imaginaires traversés par l’absence, le vertige, le sacré et la sensation d’un monde sur le point de disparaître. Ses travaux ont été publiés par plusieurs labels indépendants internationaux et présentés dans des contextes variés, des installations sonores aux musées, églises, châteaux ou événements liés à la mode.
En parallèle de Day Before Us, Philippe Blache publie désormais certaines œuvres sous son propre nom, dans une veine plus instrumentale et électroacoustique. Ses albums y deviennent des chambres d’écho où se rencontrent souvenirs instables, paysages liminaux, inquiétude diffuse et romantisme crépusculaire. Avec Embodied Shadow Of Thy Secret Mind, il poursuit cette exploration intime : une musique de seuils, de silhouettes et de lumières froides, conçue moins pour raconter que pour réveiller en chacun des images enfouies.



